L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur Iahvé assis sur un trône très élevé; sa traine remplissait le temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui ayant chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. Et ils se criaient l'un à l'autre ces paroles : « Saint, saint, saint est Iahvé des armées, sa gloire remplit toute la terre. » Les gonds du seuil vibraient à la voix de celui qui criait et toute la maison se remplissait de fumée. Je dis : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures. J'habite au sein d'un peuple aux lèvres impures et mes yeux ont vu le Roi Iahvé des armées. » L'un des séraphins vola vers moi, tenant en main une braise qu'il avait prise avec des pinces sur l'autel. Il m'en toucha la bouche et dit : « Vois donc, ceci a touché tes lèvres, ton péché est effacé, ton iniquité a disparu ! » Alors j'entendis la voix du Seigneur disant : « Qui enverrai-je ? Quel sera notre messager ? » Je répondis : « Me voici ! Envoies-moi !» - « Va, me dit-il, et dis à ce peuple : Écoutez de toutes vos oreilles sans comprendre, voyez de vos yeux sans apercevoir. Appesantis le coeur de ce peuple, rends-le dur d'oreilles, bouche-lui les yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'entendent, que son coeur ne comprenne, qu'il ne se convertisse et ne soit guéri. » Je dis : « Jusqu'à quand, Seigneur ? » Il me répondit : « Jusqu'à ce que ses villes soient dévastées et inhabitées, les maisons sans personne, la campagne 'déserte' et que 'j'en chasse' les gens. L'abandon gagnera le centre du pays. Et s'il subsiste encore un dixième des habitants, il sera dépouillé comme un térébinthe... qui ne garde qu'un tronc après avoir été abattu... »
Le temple de Salomon était entouré d'une cour extérieure, ayant probablement la superficie de l'enceinte supérieure actuelle du Haram esh Shérif. Cette cour formait un carré d'à peu près cent mètres de côté, délimité par une colonnade ou par un mur de cèdres. Au centre, se dressait l'autel des holocaustes, ayant la forme d'une petite siqqourat de dix mètres de hauteur. Derrière l'autel, entre les deux colonnes de bronze Iakin et Boaz, s'ouvrait, face à l'Orient, le bâtiment du sanctuaire proprement dit. Il était composé de trois pièces : à l'entrée, le Oulam ou vestibule d'une profondeur de cinq mètres, puis le Hêkal ou saint, salle profonde de vingt mètres, haute et large de dix mètres, dans laquelle filtrait un demi-jour par des fenêtres grillagées. Enfin, tout au fond, le Debir ou Saint des saints, chambre de dix mètres de hauteur, de profondeur et de largeur, originairement lambrissée d'or et plongée dans une obscurité totale. Isaïe était probablement debout dans le Oulam, où brûlait un autel des parfums. Dans l'ombre du Debir se devinaient les masses des deux statues colossales de chérubins, mesurant cinq mètres de hauteur, qui meublaient la cella et dont les ailes géantes couvraient l'arche. Les brancards de celle-ci dépassaient l'entrée du Debir. D'après une hypothèse de Watzinger, confirmé par la disposition des temples assyriens de Dour-Shar rou-Oukin, le niveau du sol dans le Debir était surélevé, par rapport à celui du Hêkal et en était séparé par une volée d'escalier de cinq mètres de hauteur. Si bien que Iahvé, assis sur l'Arche, domine Isaïe de très haut, quoi qu'il soit lui-même surmonté par les deux masques hiératiques et jadis dorés des deux statues des chérubins. Iahvé trône, assis comme les rois de Thèbes, de Ninive ou de Jérusalem et non debout ainsi qu'il apparaîtra dans les visions de Daniel et des Apocalypses. C'est qu'il va donner audience à un ambassadeur et confier une mission. Il va juger, non agir. Son manteau de cérémonie couvre des plis de sa traîne toute l'étendue du Hêkal. Il s'étale donc en éventail depuis le haut du trône jusque sur les marches d'escalier et le pavé, au point d'atteindre de ses franges l'entrée du Oulam où se trouve Isaïe. C'est un signe de l'immunité et du caractère sacré du sol du sanctuaire. Toucher celui-ci, c'est toucher le bord de la robe sacrée de Iahvé; y pénétrer, c'est s'abriter sous son manteau royal. Mais, pour protéger l'accès de la Demeure, debout dans la posture de la prière et dans l'attitude des gardes armées qui, les jours d'audience, veillent sur la personne du Prince, se dressent les séraphins. Polyptères à visage humain barbu, tiaré et cornu, s'ils ressemblent aux génies d'Assournazirpal à Ninive ou de Sargon à Khorsabad, ils sont nus et probablement sexués, puisque les pieds, qu'ils cachent d'une paire d'ailes, désignent par euphémisme le bas-ventre. Par respect pour Iahvé, ces séraphins imitent le geste d'Adam en Eden, se couvrant la taille d'une ceinture de feuilles de figuier, et celui de Moïse et d'Elie se voilant la face devant Dieu. Ils restent suspendus en l'air par un vol continu. Le texte parait n'en connaître que deux. Leur nom signifie les brûlants, et il semble que par cet adjectif Isaïe ait voulu ou bien désigner les deux chérubins aux ailes étendues dont il avait aperçu avant sa vision les statues géantes, ou bien personnifier sous forme de deux êtres célestes de sexe différent, correspondant au couple de lahmê des temples assyriens, l'éclair zigzagant entre les chérubins que le Iahviste plaçait à la porte de l'Eden pour interdire l'accès de l'arbre de vie. Génies protecteurs du seuil sacré, êtres redoutables armés du feu de Iahvé, ces deux séraphins brûlants crient, dans une litanie à deux voix, le titre royal de Iahvé, maître de toute la terre. Le mot Sebaot « des armées », ajouté au nom de Iahvé, est traditionnel comme, les épithètes homériques et fait allusion à l'invicibilité militaire de Iahvé, à la gloire dont celui-ci s'est couvert à la tête des armées d'Israël lors de l'épopée de la conquête et des victoires de David. Les armées dont il s'agit sont aussi les armées célestes, c'est-à-dire les astres et les anges. Ainsi le Tout-Puissant, monarque du monde, est présenté par une proclamation des hérauts qui ouvrent l'audience. Cette seule proclamation du nom de Iahvé est déjà par elle-même une manifestation bouleversante et redoutable. La sainteté de Iahvé, trois fois nommée, est la force qui dévore, pulvérise et anéantit tout ce qu'elle touche, c'est une sorte de décharge d'énergie divine. La gloire de Iahvé est l'irradiation lumineuse de cette sainteté. Elle se manifeste par l'éclair et la foudre. Isaïe se trouve en face du brasier incandescent et vivant d'où partent tous les autres feux. La voix des séraphins est non moins puissante que le roulement du tonnerre. Aussi les seuils de bronze du Oulan se mettent à vibrer, et le Hêkal se remplit de fumée symbole de l'invisibilité de cette gloire de Iahvé qui rem plit la terre. Cette fumée cache aussitôt Iahvé, dont plus tard Isaïe ne fera plus qu'entendre la voix, car l'extrême brièveté de la vision est suggérée par le parfait « mes yeux l'ont vu ». Mais cette vision si brève a suffi pour que le malheureux s'attende à périr, foudroyé par l'un des séraphins. Il n'ose plus que murmurer le vers « Je suis impur de lèvres » qui exprime son épouvante, par un hébraïsme. Les lèvres sont mises là pour désigner la pensée et l'âme, car pour un Hébreu la pensée s'exprime toujours par la parole. Le mal gît sur les lèvres, de même que la justice et la sagesse. Mais, entendue au sens propre, cette impureté des lèvres empêche le prophète d'oser joindre sa voix profane à la voix sacrée des séraphins pour proclamer le sainteté divine. Tout le peuple étant lui aussi impur des lèvres, Iahweh déclarera plus tard à Isaïe ne prendre aucun plaisir aux cantiques chantés en son honneur dans le Temple. Contrairement à l'attente d'Isaïe, le Maître de l'univers lui fait grâce comme plus tard Ashverosh tendra son sceptre à Esther. Un séraphin vole vers lui, et, prenant une des pinces du foyer, il saisit un des cailloux brûlants qui se trouvaient sur l'autel des parfums dans le Hékal et il en touche les lèvres du futur prophète. C'est identiquement par un contact des lèvres que Yahweh agira sur les lèvres du prophètes d'Anatot, et Ezéchiel recevra un livre à manger. Isaïe seul est atteint par le feu. Il est le prophète aux lèvres enflammées.
Par ses paroles Yahweh annonce la résistance des habitants de Jérusalem et de Samarie à la prédication d'Isaïe. Peut-être d'ailleurs Yahweh veut-il surtout préparer Isaïe à l'éventualité de cette résistance et l'arme-t-il de courage en lui montrant les dangers de sa dure mission...
A Jérusalem comme à Sodome, il y aura des rescapés. Dix justes auraient suffi à sauver Sodome. Si le royaume de Juda n'est pas épargné, c'est qu'il ne contient même pas dix justes. Il en sera de lui comme d'un térébinthe dont toutes les branches ont été coupées et dont il ne reste, émergeant de terre, qu'un tronc mordu par l'incendie.
Isaïe inaugure l'évangile du petit nombre des élus.