1.- Apprends, ma fille, que toute larme vient du coeur, car aucune partie du corps ne correspond si parfaitement que l’oeil aux affections du coeur. Si le coeur souffre, l’oeil le fait paraître. Si sa douleur est sensuelle, les larmes le sont aussi et engendrent la mort, parce qu’elles procèdent d’un amour déréglé qui m’offense et qui empoisonne la douleur et les larmes. Cette douleur et ces larmes sont plus ou moins coupables, selon la mesure de l’amour déréglé, ceux qui pleurent ainsi répandent les larmes de mort dont je t’ai parlé.
2.- Voici maintenant les larmes qui commencent à donner la vie : ce sont les larmes de ceux qui à la vue de leurs fautes commencent à pleurer par crainte du châtiment. Ces larmes sont humaines et sensibles, parce que l’âme n’a pas encore la haine parfaite de sa faute, à cause de l’offense qu’elle m’a faite ;sa douleur vient de la peine qui suit le péché commis, et l’oeil pleure parce qu’il obéit au mouvement du coeur.
3.- Lorsque l’âme s’exerce à la vertu, elle commence à perdre la crainte, parce qu’elle connaît que la seule crainte ne suffit pas pour donner la vie éternelle, comme je te l’ai expliqué dans le second état de l’âme. Alors elle s’élève avec amour à la connaissance d’elle-même et de ma bonté jour elle, et elle commence à espérer de ma miséricorde dans laquelle se réjouit son coeur. La douleur de sa faute se mêle à la joie de l’espérance dans ma miséricorde, et l’oeil commence à verser des larmes qui viennent de la source du cœur (145).
4.- Mais, parce que l’âme n’est pas parvenue à la véritable perfection, souvent ces larmes sont encore sensuelles. Et si tu me demandes pourquoi, je te répondrai : Parce que la racine de l’amour-propre n’est pas détruite : Je ne parle pas de l’amour-propre sensitif, car il est vaincu, mais de l’amour-propre spirituel, qui fait désirer à l’âme les consolations qui viennent de moi ou de quelque créature qu’elle afme d’une affection spirituelle.
5.- Lorsqu’elle est privée de ces consolations intérieures ou extérieures, intérieures si elles viennent de moi, ou extérieures si elles viennent des créatures, lorsqu’elle est éprouvée par les tentations du démon et par les persécutions des hommes, son coeur souffre, et aussitôt l’oeil ressent sa douleur et commence à répandre des larmes personnelles qui viennent de la tendresse que l’âme u pour elle-même, parce que sa volonté propre n’est pas encore entièrement foulée aux pieds et détruite. Ces larmes sont sensuelles, car elles procèdent d’une passion spirituelle dont je t’ai montré l’imperfection.
6.- Mais si l’âme, en augmentant la connaissance d’elle-même, se méprise et se hait parfaitement ; si elle acquiert ainsi une vraie connaissance de ma bonté et un ardent amour, elle commence à unir et conformer sa volonté à la mienne, et à ressentir intérieurement la joie de la compassion, la joie de l’amour et la compassion du prochain, comme je te l’ai dit en parlant du troisième état. Aussitôt l’oeil qui veut satisfaire le coeur verse des larmes excitées par ma charité et par l’amour du prochain. L’âme pleure sur l’offense qui m’est faite, et sur le malheur du prochain, sans penser à la peine qu’elle peut en recevoir elle-même, parce qu’elle s’oublie pour ne penser qu’à rendre gloire à mon nom ; et dans l’ardeur de son désir elle se rassasie à la table de la sainte Croix, en imitant l’humilité, la patience de l’Agneau sans tache, mon Fils unique, dont j’ai fait un pont pour les hommes.
7.- Lorsque l’âme a passé sur ce pont, en suivant la doctrine de rua Vérité et l’exemple de mon Verbe, elle souffre avec une sincère patience les épreuves et les afflictions que je permets pour son salut ; non seulement elle les supporte avec patience, mais encore avec joie et empressement. Elle trouve que c’est une gloire d’être persécutée pour mon nom (146), selon ma volonté et non selon la sienne. Elle est contente, pourvu qu’elle souffre, et elle goûte une consolation et une paix qu’aucune langue n’est capable d’exprimer.
8.- En suivant ainsi la doctrine de mon Fils, elle fixe son intelligence en moi, la Vérité suprême ; en me voyant elle me connaît, en me connaissant elle, m’aime. L’amour suit l’intelligence et savoure ma divinité qu’elle connaît et qu’elle voit dans la nature divine unie à votre humanité. Elle se repose en moi, l’océan de la paix, et son coeur m’est uni par les liens de l’amour, comme je l’ai dit dans le quatrième état unitif. Le sentiment de ma divinité fait verser aux yeux de douces larmes qui sont un lait pur dont l’âme se nourrit clans la patience. Ces larmes sont un baume précieux qui répand un parfum d’une extrême suavité.
9.- O ma fille bien-aimée! quelle gloire pour cette âme qui a réellement su passer de la mer orageuse du monde à moi, l’océan de la paix, pour y remplir le vase de son coeur dans les abîmes de ma divinité! L’oeil, qui est le canal dit cœur, en reçoit les larmes et les répand avec abondance. C’est le dernier état, où l’âme est heureuse et affligée : heureuse par l’union qu’elle éprouve en moi, et par l’amour divin qu’elle goûte ; affligée par l’offense qu’elle voit faire à ma bonté, à ma grandeur qu’elle a vue et goûtée dans la connaissance d’elle-même. C’est par cette connaissance et. par la mienne qu’elle arrive à ce dernier état.
10.- Cet état unitif n’empêché pas qu’elle ne répande des larmes d’une extrême douceur, que lui causent la connaissance d’elle-même et la charité du prochain. Elle pleure d’amour pour ma divine miséricorde, et de douleur pour l’offense du prochain ; elle pleure avec ceux qui pleurent, et se réjouit avec ceux qui se réjouissent. L’âme se réjouit avec ceux qui vivent dans la charité, parce qu’elle me voit rendre grâce et honneur par mes serviteurs.
11.- Les secondes larmes n’empêchent pas les dernIères, c’est-à-dire celles du second état d’union. Les unes conduisent aux autres. Si les dernières larmes, où l’âme a trouvé une si grande union, n’étaient pas venues des secondes, c’est-à-dire du troisième état de la charité du prochain, elles ne seraient pas parfaites. Il faut qu’elles viennent les unes des autres : sans cela la présomption serait à craindre ; le vent perfide de la propre estime pourrait faire tomber (147) l’âme des hauteurs de la vertu jusqu’aux abîmes des premières chutes.
12.- Il faut soutenir et entretenir la-charité du prochain par la vraie connaissance de soi-même. Ainsi s’alimentera le feu de ma charité dans l’âme, parce que la charité du prochain vient de ma charité, c’est-à-dire de cette connaissance que l’âme a d’elle et de ma bonté en elle. Elle voit un amour ineffable envers elle, et du même amour dont elle se voit aimée, elle aime toute créature raisonnable. C’est pour cela que l’âme, aussitôt qu’elle me connaît, aime le prochain, et elle aime avec ardeur ce qu’elle voit que j’aime le plus.
13.- Elle comprend qu’elle né peut m’être utile personnellement et me rendre ce pur amour que je lui porte ; alors elle s’applique à me rendre cet amour par le moyen que je lui ai donné, c’est-à-dire par le prochain. C’est le moyen dont vous devez profiter ; car, comme je te l’ai dit, toute vertu s’accomplit par le moyen du prochain, en agissant envers lui en général et en particulier, selon les grâces de la vocation que je vous donne.
14.-Vous devez aimer du même amour pur dont je vous aime. Vous ne le pouvez faire à mon égard, parce que je vous ai aimés sans être aimé et sans aucun intérêt, car je vous ai aimés avant même votre existence. L’amour m’a porté à vous créer à mon image et ressemblance. Vous ne pouvez me rendre cet amour gratuit, mais vous devez le rendre aux créatures raisonnables ; vous devez les aimer sans en être aimés et sans songer à aucun intérêt spirituel ou temporel. Vous devez les aimer uniquement pour l’honneur et la gloire de mon nom, parce que je les aime : et ainsi vous accomplirez le commandement de la loi qui est de m’aimer par dessus toute chose et d’aimer le prochain comme vous-mêmes.
15.- Il est vrai qu’on ne peut arriver à cette hauteur que par le second degré de l’union ; et, quand on y est parvenu, on ne peut le conserver, si on s’éloigne de cet amour qui conduit aux secondes larmes. Il est impossible d’accomplir ma loi sans celle qui regarde le prochain. Ce sont les deux pieds de l’affection qui font observer les commandements et les conseils que vous a donnés ma Vérité, Jésus crucifié. Ces deux états, qui n’en font (148) qu’un, nourrissent l’âme dans la vertu, en augmentant sa perfection et son état d’union. L’âme ne change pas d’état quand elle est parvenue à ce degré ; mais à ce degré augmente la richesse de la grâce par de nouveaux dons et d’admirables extases, avec une connaissance de la Vérité qui semble être du ciel plus que de la terre, parce que le sentiment de sa propre sensualité est vaincu, et que sa volonté est morte par l’union qu’elle a avec moi.
16.- Oh ! combien cette union est douce pour l’âme qui en jouit et qui voit ainsi mes secrets! Souvent l’esprit de prophétie lui fait connaître les choses futures ; c’est un don de ma bonté, que l’âme humble ne doit pas demander, parce qu’elle doit fuir, non pas les effets de ma charité, mais le désir des consolations. Pour entretenir sa vertu, elle sa reconnaît indigne de la paix et du repos ; elle ne s’arrête pas au second état, mais elle descend dans la vallée de la connaissance de sa faiblesse.
17.- Ma grâce lui accorde cette lumière pour qu’elle grandisse. Car l’âme n’est jamais si parfaite en cette vie, qu’elle ne puisse arriver à une plus grande perfection d’amour. Il n’y a que mon Fils bien-aimé, votre Chef, qui ne pouvait pas croître en perfection, parce qu’il était une même chose avec moi et moi avec lui. Son âme était bienheureuse par l’union de sa nature divine. Mais vous qui êtes ses membres, vous pouvez, pendant votre pèlerinage, croître toujours en perfection ; vous ne pouvez, cependant arriver à un autre état que celui dont je vous ai parié ; vous êtes arrivés au dernier, mais vous pourrez toujours y croître dans la perfection, autant que vous le désirerez, avec le secours de ma grâce.