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De la perfection de l'âme
Quant à la façon dont l'âme s'y prend pour arriver à sa plus haute perfection et splendeur, voici : Un maître dit : Dieu est par la grâce porté et planté dans l'âme ; de là jaillit en elle une divine fontaine d'amour qui ramène l'âme en Dieu . - Il en va bizarrement avec ces choses. Un saint dit : Tout ce qu'on peut dire de Dieu, Dieu ne l'est pas. Un autre dit : Tout ce qu'on ne peut dire que de Dieu, Dieu l'est aussi. Sur quoi un grand maître décide qu'ils ont tous deux raison ! Dans le même sens que ces trois saints je dis ce qui suit : Quand l'âme s'est, avec sa raison, approprié le divin, celui-ci est à son tour repassé à la volonté. Celle-ci s'en imprègne tellement qu'elle devient une avec ce qu'elle a pris en elle. Alors seulement elle le porte plus loin et le plante aussi dans la mémoire. C'est ainsi que Dieu est porté dans l'âme et planté en elle. Et voici que la divine fontaine d'amour commence à déborder dans l'âme, en sorte que les puissances supérieures se déversent dans les inférieures, et les inférieures dans l'homme extérieur et le soulèvent au-dessus de tout ce qui est inférieur, si bien que toute son action est spiritualisée. Car comme l'esprit agit par impulsion divine, de même il faut que l'homme extérieur agisse par l'impulsion de l'esprit. O merveille des merveilles, quand je pense à l'union avec Dieu qui échoit à l'âme en partage ! Il fait déborder l'âme de joie et de ravissement. Car rien de ce qui a un nom ne lui suffit plus. Or, étant elle -même une nature nommée, elle-même non plus ne se suffit plus : la divine fontaine d'amour ruisselle sur elle, l'arrache à elle-même et l'introduit dans l'essence sans nom, dans sa source, en Dieu. - Car encore que la créature lui ait donné un nom, il est pourtant en lui-même une essence sans nom. - C'est ainsi que l'âme arrive au sommet de sa perfection.
Maintenant allons plus loin, chers amis, et parlons de la noble structure de l'âme. Saint Augustin dit : Tout comme Dieu est constitué, l'âme l'est aussi. Si donc Dieu ne l'avait pas formée d'après son propre modèle afin qu'elle devienne Dieu au moyen de la grâce, elle ne pourrait jamais non plus devenir Dieu au-dessus de toute grâce. Mais combien exactement elle est constituée d'après l'image de la sainte Trinité, vous pouvez vous en rendre compte en considérant Dieu :
Dieu est triple - sous le rapport des personnes, et en même temps un - sous le rapport de sa simple nature. Dieu est en tous lieux et entièrement dans chacun ; ceci signifie que pour Dieu tous les lieux n'en sont qu'un seul. Dieu possède en outre une vision anticipée de toutes choses et arrange tout d'avance dans sa providence. Tout cela, il l'a par nature. Mais c'est justement ainsi que l'âme est aussi constituée, elle aussi est triple - sous le rapport des puissances, et en même temps simple - sous le rapport de sa pure nature. Elle aussi est entièrement dans tous ses membres et dans chacun d'eux ; c'est pourquoi tous ces membres ne sont pour l'âme qu'un seul lien. Elle aussi a une providence et arrange les choses qui lui sont possibles. Tout ce qu'on peut dire de Dieu, on en trouve dans l'âme une image en quelque chose. C'est pourquoi Augustin dit avec raison : Comme Dieu est constitué, l'âme l'est aussi. Dieu a donc conféré à l'âme la similitude avec lui-même ; et si l'âme ne la possédait pas elle ne serait absolument pas capable de devenir Dieu, ni par la grâce ni au-dessus de toute grâce. Pourtant l'âme doit être encore davantage une image de l'amour divin et de l'action divine. Voilà pour la façon dont l'âme devient Dieu par la grâce.
L'âme qui demeure dans cette similitude avec Dieu et dans cette noble nature que Dieu lui a conférée et en outre progresse vers des niveaux de plus en plus élevés : pourvu qu'elle laisse toujours la matérialité derrière elle, au même instant la vie éternelle lui est ouverte. Et en même temps elle est déjà environnée de lumière divine et, dans cette lumière, affinée en Dieu et surnaturellement refaçonnée en lui. Alors chacune des puissances de l'âme devient l'image d'une des personnes divines : la volonté l'image du Saint-Esprit, le pourvoir de connaître celle du Fils, la mémoire celle du Père. Et sa nature devient l'image de la nature divine. Et pourtant l'âme indivisée reste une. - C'est là en cette matière la dernière affirmation dont me rend capable ma connaissance de moi-même.
Ecoutez maintenant, en troisième lieu, dans quelle mesure l'âme devient Dieu aussi au-dessus de toute grâce ! Ce que Dieu, en effet, lui a ainsi conféré, cela ne doit pas se transformer à nouveau, car elle a par là atteint un état plus élevé où
elle n'a plus besoin de la grâce. Dans cet état elle s'est perdue elle-même et coule en plein courant dans l'unité de la nature divine.
Bon ! maintenant on va demander comment il en va de l'âme qui s'est perdue : si elle se retrouve finalement, ou pas ? A cela je vais répondre, comme il me semble : à savoir qu'elle se retrouve, et au point où chaque être doué de raison est conscient de lui-même. Car elle a beau couler et s'engloutir dans l'unité de l'essence divine, elle ne peut pourtant jamais arriver au fond. C'est pourquoi Dieu lui a laissé un petit point vers lequel elle se retourne, dans son moi, et se retrouve et se reconnait - en tant que créature. Ceci justement est essentiel à l'âme, qu'elle n'est pas capable de scruter à fond son créateur. - Maintenant je ne veux pas parler davantage de l'âme, car là, dans l'unité de l'essence divine, elle a perdu son nom. C'est pourquoi là elle ne s'appelle plus âme, son nom est : l'essence incommensurable.
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