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Du détachement (2)
Maintenant, tu demanderas : qu'est donc le détachement, pour qu'il cache en lui une pareille puissance ? Le vrai détachement signifie que l'esprit se tient impassible dans tout ce qui lui arrive, que ce soit agréable ou douloureux, un honneur ou une honte, comme une large montagne se tient impassible sous un vent léger. Rien ne rend l'homme plus semblable à Dieu que ce détachement impassible. Car que Dieu est Dieu, cela repose sur son détachement impassible : de là découle sa pureté, sa simplicité et son immutabilité. Si donc l'homme doit devenir semblable à Dieu (dans la mesure où l'égalité avec Dieu peut échoir à une créature) cela ne peut arriver que par le détachement. Il transpose ensuite l'homme en pureté, et de celle-ci en simplicité, et de celle-ci en immutabilité ; et ces qualités produisent une ressemblance entre Dieu et l'homme. Cette ressemblance doit être produite par la grâce : qui ne fait qu'élever l'homme au-dessus du temporel et le purifie de tout ce qui est passager. Tiens-le-toi pour dit : être vide de tout le créé, cela veut dire être plein de Dieu, et être rempli du créé, cela veut dire être vide de Dieu.
Dans ce détachement impassible, Dieu s'est tenu, et se tient encore, éternellement. Même quand il créa le ciel et la terre et toutes les créatures cela ne touchait pas plus son détachement que s'il n'eût jamais rien créé. Oui, je l'affirme : toutes les prières et toutes les bonnes oeuvres que l'homme peut accomplir ici dans le temps, le détachement de Dieu en est aussi peu touché que s'il n'y avait absolument rien de tout cela, et Dieu n'en est en rien plus clément ou mieux disposé envers l'homme que s'il n'avait jamais fait ces prières ou accompli ces bonnes oeuvres. Oui, même quand au sein de la divinité le Fils voulut devenir homme et le devint et souffrit le martyre, cela ne toucha pas l'impassible détachement de Dieu, pas plus que s'il n'était jamais devenu homme.
Maintenant, tu pourrais dire : "Voici donc que j'entends que toutes les prières et bonnes oeuvres sont perdues, car Dieu ne se soucie pas qu'on veuille par là le déterminer ; et l'on dit pourtant que Dieu veut qu'on le prie pour tout !" - Ici il faut que tu fasses bien attention et aussi que tu me comprennes bien (si tu le peux) : d'un premier regard éternel - si nous pouvons parler ici d'un premier regard - Dieu vit toutes choses comme elles devaient arriver, et vit dans le même regard quand et comment il créerait les créatures ; il vit aussi la plus infime prière ou bonne oeuvre qui serait accomplie par quiconque et vit quelle prière et quelle dévotion il exaucerait ; il vit que tu l'invoqueras demain instamment et le prieras avec un profond sérieux ; et cette imploration et cette prière ce n'est pas demain seulement que Dieu l'entendra et l'exaucera, mais il l'a exaucée dans son éternité avant que tu ne devinsses homme. Mais si ta prière n'est pas honnête ni sérieuse, ce n'est pas maintenant que Dieu refusera de t'entendre ; il l'a déjà refusé dans son éternité. Ainsi Dieu a tout vu de son premier regard ; il n'opère rien à l'occasion, mais tout est déjà fait d'avance. Ainsi donc Dieu ne cesse d'être dans son détachement impassible : et la prière des gens et leurs bonnes oeuvres n'en sont pas pour cela perdues, mais qui agit bien sera aussi bien récompensé. Philippe dit : " Dieu le créateur maintient les choses dans la voie et dans l'ordre qu'il leur a donné depuis le commencement. Il n'y a chez lui rien de fini et rien non plus de futur : il a éternellement aimé tous les saints comme il les a prévus avant que le monde ne fût ! Et quand il arrive que se passe dans le temps ce qu'il a prévu dans l'éternité, les hommes s'imaginent que Dieu a pris de nouvelles dispositions. Mais quand il s'irrite contre nous ou quand il nous fait quelque bien, nous seuls sommes changés, lui reste immuable ; comme la lumière du soleil fait du mal aux yeux malades et du bien aux yeux sains et pourtant reste elle-même sans changement. Dieu ne regarde pas dans le temps et devant son regard n'arrive rien de nouveau." C'est dans ce sens que parle aussi Isidore dans le livre sur le Bien suprême quand il dit : "Maintes personnes demandent ce que Dieu faisait avant qu'il eût créé le ciel et la terre, ou bien d'où vint en Dieu la volonté nouvelle de créer les créatures." Je réponds : aucune volonté nouvelle ne s'est jamais éveillée en Dieu, mais s'il est vrai que le créé n'a pas toujours existé ainsi en lui-même comme aujourd'hui il était pourtant de toute éternité en Dieu et en sa raison. Dieu n'a pas créé le ciel et la terre de la même façon que nous leur assignons, à la façon humaine, un devenir, non, mais toutes les créatures sont de toute éternité dites dans le Verbe divin.
On pourrait encore objecter : "Le Christ avait-il aussi le détachement impassible quand il s'écria : "Mon âme est triste jusqu'à la mort !" et Marie quand elle était debout au pied de la croix ? - et l'on parle pourtant beaucoup de ses plaintes : comment tout ceci s'accorde-t-il avec le détachement impassible ?" Eh bien ! dans chaque homme se trouvent à proprement parler, comme l'enseignent les maîtres, deux hommes : d'une part l'homme extérieur ou sensuel ; au service de celui-ci sont les cinq sens, qui d'ailleurs reçoivent aussi en réalité leur pouvoir de l'âme ; d'autre part l'homme intérieur, l'intériorité de l'homme. Or, chaque homme qui aime Dieu ne dépense les forces de l'âme dans l'homme extérieur que dans la mesure où les cinq sens en ont absolument besoin : son homme intérieur ne se tourne vers les sens que dans la mesure où il est pour eux un indicateur et un conducteur et les détourne de faire usage de leur objet d'une façon bestiale comme le font certaines gens, qui vivent en suivant leurs désirs corporels comme les animaux privés de raison et devraient plutôt être appelés des animaux que des hommes ! Mais le surplus de forces qui dépasse ce qu'elle donne aux sens, l'âme le tourne entièrement vers l'homme intérieur ; oui, quand celui-ci a pour objet quelque chose de très haut et de très noble, elle tire à elle-même les forces qu'elle avait prêtées aux cinq sens, et alors on dit que l'homme est hors de ses sens et ravi. Car son objet est ou bien quelque chose d'imagé mais pourtant de raisonnable ou bien quelque chose de supraraisonnable et par là dépourvu d'image. Dieu attend justement de chaque homme spirituel qu'il l'aime avec toutes les forces de son âme ; c'est pourquoi il dit : "Aime ton Dieu de tout ton coeur !" Or il y a maintes gens qui dépensent les forces de leur âme entièrement dans l'homme extérieur. Ce sont les gens qui consacrent toute leur pensée et leur effort aux biens passagers. Ils ne savent rien de l'homme intérieur ! Mais de même que l'homme bon, parfois, retire à son homme extérieur toute les forces de l'âme, quand son âme est dirigée vers un objet élevé, de même des hommes semblables à des animaux retirent à leur homme intérieur toutes les forces de l'âme et les dépensent à l'extérieur. Allons plus loin : l'homme extérieur peut exercer une activité, cependant que l'homme intérieur en reste néanmoins entièrement dégagé et impassible ! Eh bien, même dans le Christ, tout comme dans Notre-Dame, il y avait un homme extérieur et un homme intérieur, et tout ce qu'ils exprimèrent en ce qui concerne les choses extérieures, ils ne le firent que du point de vue de l'homme extérieur, et l'homme intérieur en eux persistait dans un détachement impassible. C'est de cette manière que le Christ a aussi prononcé les paroles : "Mon âme est triste jusqu'à la mort !" Et quelques plaintes et gémissements que fit entendre Notre-Dame elle n'en restait pas moins toujours dans son intérieur dans un détachement impassible. Prenez une comparaison. A la porte appartient le gond dans lequel elle tourne : je compare la planche de la porte à l'homme extérieur et le gond à l'homme intérieur. Si la porte est ouverte ou fermée, la planche de la porte se meut bien ici et là, mais le gond reste immuable en un seul lieu et n'est pas touché par le mouvement. Il en est de même ici. Passons à la question de ce qu'est l'objet du pur détachement. Ce n'est pas ceci ou cela. Le détachement tend vers un pur néant, car il tend vers l'état le plus haut, dans lequel Dieu peut agir en nous entièrement à sa guise. Or ce n'est pas dans tous les coeurs que Dieu peut agir tout à fait à sa guise. Car, si tout-puissant soit-il, il ne peut pourtant agir que dans la mesure où il trouve le terrain préparé ou qu'il le prépare. "Ou qu'il le prépare", j'ajoute ces mots à cause de saint Paul, car en lui Dieu ne trouva aucune préparation, mais il le prépara seulement par l'infusion de sa grâce. C'est pourquoi je dis que Dieu agit selon qu'il trouve une préparation ; son action est autre dans l'homme que dans la pierre. A cela nous trouvons une similitude dans la nature : quand on allume un four et qu'on met dedans une pâte d'avoine, une d'orge, une de seigle et une de froment, il n'y a qu'une seule chaleur dans le four et pourtant elle ne produit pas le même effet dans toutes les pâtes, mais de l'une est produit un pain raffiné, de l'autre un plus grossier et du troisième un autre encore plus grossier. Ce n'est pas la faute de la chaleur mais de la matière qui se trouvait n'être pas la même. Dans un coeur où a encore place ceci ou cela se trouve facilement aussi quelque chose qui empêche Dieu d'agir pleinement. Si le coeur doit être parfaitement préparé il faut qu'il repose sur un pur néant - en celui-ci réside en même temps la plus haute puissance qu'il peut y avoir. Prenez dans la vie une comparaison : si je veux écrire sur un tableau blanc, si beau que puisse être par ailleurs ce qui est écrit dessus, cela m'induit en erreur ; si je veux bien écrire il me faut effacer ce qui est déjà sur le tableau et les choses ne vont jamais mieux que quand rien du tout n'est écrit dessus. De même, si Dieu veut écrire dans mon coeur d'une façon accomplie, alors tout ce qui s'appelle ceci ou cela doit être chassé du coeur. Comme c'est justement le cas chez un coeur détaché. Alors Dieu peut exécuter parfaitement sa haute volonté. Aucun ceci ou cela n'est donc l'objet du coeur détaché !
Je vais maintenant plus loin et pose la question : quelle est la prière du coeur détaché ? A quoi je réponds de la façon suivante : le détachement, la pureté ne peut absolument pas prier. Car celui qui prie, il désire de Dieu quelque chose : que ce lui soit accordé, ou il désire que Dieu lui retire quelque chose. Mais le coeur détaché ne désire rien et il n'a rien non plus dont il voudrait être libéré. C'est pourquoi il se tient libre de toute prière et sa prière ne consiste qu'en ceci : n'avoir qu'une forme avec Dieu. Nous pouvons à ce propos citer ici ce que dit Denys sur le mot de saint Paul : "Il y en a beaucoup parmi vous qui, tous, courent pour avoir la couronne, et pourtant elle ne sera qu'à un seul". Toutes les nombreuses forces de l'âme courent après la couronne et pourtant elle ne sera que pour la seule essence. Il ajoute : "La poursuite de la couronne signifie qu'on se détourne du créé et qu'on devient un avec le non-créé. Quand l'âme y arrive, elle perd son nom : Dieu la tire si complètement en lui qu'elle en est elle-même anéantie, comme le soleil tire à soi l'aube matinale pour qu'elle s'anéantisse". - Seul le pur détachement mène l'homme jusque-là !
Nous pouvons aussi nous référer à un mot d'Augustin : "L'âme a une entrée secrète dans la nature divine où toutes choses sont pour elles anéanties". - Cet accès, seul le pur détachement l'offre sur terre : quand celui-ci devient parfait, l'âme devient par connaissance sans connaissance, par amour sans amour et par l'illumination obscure. Ici nous pouvons aussi évoquer ce qu'à dit un maître : "Bienheureux sont les pauvres en esprit, qui ont laissé à Dieu toutes choses, comme il les avait avant que nous ne fussions." - Seul un coeur pur et détaché peut accomplir cela !
Que Dieu demeure plus volontiers dans un coeur détaché que dans tout autre nous nous en rendons compte par ceci. Si en effet tu me demandes : que cherche Dieu en toutes choses ? je te réponds avec le livre de la Sagesse, là où il dit : "En
toutes choses je cherche le repos !" Nulle part il n'y a repos complet que dans le coeur détaché. C'est pourquoi Dieu lui est plus cher que dans n'importe quel autre être ou dans n'importe quelle autre vertu.
Plus l'homme a réussi à se rendre réceptif à l'infusion de Dieu en lui, plus il est bienheureux : celui qui pousse les choses jusqu'à la préparation suprême, il se tient aussi dans la béatitude suprême. Mais on ne peut se rendre réceptif à cela que par la conformité avec Dieu. Le degré de la réceptivité se mesure suivant le degré de cette conformité. Cette conformité est instaurée en ce que l'homme s'assujettit à Dieu ; dans la mesure où il s'assujettit à la créature il est moins conforme avec Dieu. Le coeur détaché se tient libre et affranchi de toutes les créatures, il est entièrement assujetti à Dieu et se tient dans la plus haute conformité avec lui : c'est pourquoi il est dans l'état le plus réceptif pour l'infusion de Dieu. C'est ce que voulait dire saint Paul quand il disait : "Revêtez Jésus-Christ !" Il entendait par là la conformité avec le Christ. Tu dois en effet le savoir : quand le Christ devint homme, il n'assuma pas un être humain déterminé, il assuma la nature humaine. Si donc tu te retires de tout, il ne reste que ce que le Christ a assumé, et ainsi tu as revêtu le Christ.
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