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Dialogue avec Domitius Modestus
« Quelle raison as-tu donc, toi, de t'opposer audacieusement à un si grand empereur, et, seul entre tous, de lui désobéir ? « — Que veulent dire ces paroles ? répondit Basile. De quelle audace et de quelle désobéissance parles-tu ? Je ne comprends pas. « — Tu ne suis pas la religion de l'empereur, alors que tous les autres ont été soumis ou domptés. « — Mon empereur, à moi, me le défend; je ne puis adorer aucune créature, ayant été créé de Dieu et destiné à participer à la nature divine. « — Et nous, que te paraissons-nous donc ? Eh quoi! tu ne considères pas comme un honneur de te joindre à nous, et d'entrer dans notre compagnie ? « — Vous êtes de hauts magistrats, des hommes illustres, je ne songe pas à le nier; mais vous n'êtes pas supérieurs à Dieu. Il me serait, certes, très honorable de devenir votre ami; mais vous êtes aussi des créatures de Dieu, et vous avez pour égaux bien d'autres hommes, qui nous sont soumis. Car ce n'est pas la dignité des personnes, mais leur foi qui honore le christianisme. » Le préfet se leva alors en colère de son siège : « Quoi ? s'écria-t-il, tu ne crains pas mon pouvoir ? « — Pourquoi craindrais-je ? que peut-il m'arriver ? que puis-je avoir à souffrir ? « — Ce que tu souffriras ? quelqu'un des châtiments que j'ai le pouvoir d'infliger. « — Lequel ? fais-toi comprendre. « — La confiscation, l'exil, la torture, la mort. « — Fais-moi d'autres menaces. Aucune de celles-ci ne me touche. « — Comment ? « — Parce que la confiscation ne peut atteindre celui qui n'a rien, à moins que tu n'aies envie de ces vêtements usés et de quelques livres, qui font toute ma richesse. L'exil ne m'effraie pas davantage : je n'appartiens à aucun lieu : cette terre où je suis n'est pas mienne; en quelque pays que je sois mené, j'y serai chez moi. Pour mieux dire, je sais que toute la terre est à Dieu, et je me considère partout comme un étranger et un pèlerin. Quant aux tourments, ils ne m'importent guère : mon corps est si frêle, que le premier coup l'abattra. La mort me sera un bienfait : elle m'enverra plus vite à Dieu, pour qui je vis, que je sers, pour qui je suis déjà à de mi mort, et vers qui j'ai hâte d'aller. « — Personne jusqu'à ce jour, dit le magistrat stupéfait, ne m'a parlé avec une telle liberté. « — C'est que peut-être, répondit Basile, n'as-tu jamais rencontré un évêque. Tout autre t'eût parlé et résisté comme moi. En toutes choses, ô préfet, nous sommes doux, paisibles, et nous nous considérons comme les derniers des hommes, ainsi que le commande notre loi. Contre personne, je ne dis pas contre un si grand empereur, mais pas même contre un plébéien, un homme de basse condition, nous ne nous élevons avec arrogance. Mais quand notre Dieu est en cause, alors nous ne connaissons plus rien, et nous ne voyons que lui seul. Le feu, le glaive, les bêtes, les ongles qui déchirent la chair, nous font plus envie que terreur. Accable-nous donc d'injures, menace, fais ce que tu voudras, use de tout ton pouvoir. Mais que l'empereur le sache bien : tu ne pourras nous vaincre et nous soumettre à tes doctrines impies, quand même tu nous annoncerais des supplices encore plus atroces que ceux-ci. » Saint Grégoire de Nysse, qui résume avec moins de détails cet entretien, ajoute que le préfet, subitement radouci, changea de ton. « Tu devrais, dit-il à Basile, être bien aise de recevoir l'empereur dans ton Église, et de le compter nu nombre de tes fidèles. Que faudrait-il, pour obtenir cette faveur ? presque rien : ôter du symbole le mot consubstantiel. » Beaucoup de personnes avaient déjà conseillé à Basile de faire provisoirement cette concession de forme, afin de détourner l'orage qui s'amassait sur sa tète. Mais lui, avec son habituelle fermeté : « Je souhaiterais beaucoup, répondit-il, de voir l'empereur dans la véritable Eglise, parce que je désire son salut et celui de tous les hommes. Mais je suis si éloigné d'ôter ou d'ajouter quelque chose au symbole de la foi, que je n'oserais pas seulement y changer l'ordre des paroles. » Pendant ce colloque, la nuit était venue. On raconte que le préfet invita Basile à réfléchir jusqu'au lendemain, et à lui donner alors sa réponse. « Je serai demain ce que je suis aujourd'hui, » répondit l'évêque, et, dans sa soif de martyre, il ajouta : « Je souhaite que toi non plus tu n'aies pas, demain, changé de sentiments à mon égard. »
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