Parmi les localités qu'Anthime disputait à la juridiction de Basile était le bourg de Sasimes. Bien qu'assez distant de Césarée, il paraît avoir eu pour l'Église de cette ville une importance particulière, à cause de sa situation au confluent de plusieurs routes par lesquelles passaient les convois d'animaux ou de denrées qui, de divers côtés, lui étaient envoyés en tribut. Basile comprit Sasimes parmi les évêchés nouveaux qu'il érigea, et ne crut pas trop présumer de l'amitié de Grégoire en l'appelant à en occuper le siège, dont les circonstances faisaient comme une sorte de point stratégique. Quand il prit cette détermination, à laquelle rien n'avait préparé Grégoire, Basile ne se doutait pas du coup qu'il portait à son ami. Peu s'en fallut que l'étroite liaison qui l'unissait à l'ancien compagnon de ses éludes, au cher confident de ses pensées, n'en fut rompue. Pour comprendre la peine que ressentit Grégoire, il faut savoir que ce soudain appel à l'épiscopat était pour lui la brusque fin d'un rêve longtemps caressé. Grégoire, qui préférait à tout la contemplation et la solitude, qui même n'avait naguère reçu la prêtrise que par obéissance pour son père, et presque malgré lui, avait formé le dessein d'embrasser la vie monastique après la mort de ses parents. Voyant Basile, qui savait cela, qui avait approuvé ce dessein, n'en pas tenir compte, et le jeter d'autorité dans une voie nouvelle, contraire à tous ses goûts, Grégoire ne put retenir ses plaintes. Il fut amer jusqu'à l'injustice. Il se crut sacrifié à un intérêt étranger, « emporté par une volonté qui entraîne tout comme un torrent. » Le choix du lieu lui fut particulièrement pénible. A l'en croire, Sasimes est un bourg étroit, sans eaux courantes, sans verdure, traversé par trois routes poudreuses, vulgaire, bruyant, plein de voitures, de chevaux, de voyageurs, d'agents du fisc, ayant une population pauvre et flottante. L'envoyer là, comme une sentinelle avancée, condamnée à une lutte perpétuelle avec Anthime, n'était-ce pas un crime de lèse-amitié ? « Il apprenait enfin à ne plus se fier à un ami, et à mettre sa confiance en Dieu seul. » Le ressentiment, sans doute, ne durera pas, et dans l'âme loyale de Grégoire, l'ancienne amitié pour Basile reviendra bientôt, aussi franche, aussi dévouée, aussi tendre que jamais. Cependant de la blessure il restera toujours un point douloureux. Dix ans plus tard, quand, jouissant enfin de la retraite tant désirée, Grégoire écrira le poème de sa vie, il ne pourra toucher à ce souvenir sans que le flot comprimé de l'ancienne amertume ne jaillisse de nouveau.