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Le Miroir du salut éternel, qui porte aussi le nom de Livre du saint Sacrement, a été édité par David, d'après le manuscrit D comme base. Nous avons dit plus haut comment ce manuscrit, daté de 1641, avait appartenu à la bibliothèque de Groenendael et avait été ensuite transféré à la Bibliothèque royale de Belgique, à Bruxelles. C'est, sinon le plus parfait, du moins le plus complet des manuscrits de Ruysbroeck. Il contient une indication intéressante au sujet de notre traité, qui aurait été écrit en 1359 et dédié à une religieuse clarisse, peut-être Marguerite van Meerbeke à qui nous verrons adresser le livre des Sept clôtures.
Le codex A, malheureusement incomplet, ne renferme que les Sept degrés, le Miroir du salut éternel et le Tabernacle. Mais il a beaucoup plus de valeur que le précédent et on peut regretter que David ne lui ait pas donné la préférence. Écrit à la fin du XIVe siècle, il est venu, comme D, de Groenendael à Bruxelles et il a des chances pour être le représentant immédiat de la tradition authentique.
Le codex G, daté de 1480, a été copié sur A et appartient aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Université de Gand. David l'a collationné ainsi que deux autres manuscrits de Bruxelles: H (commencement du XVe siècle) et I (fin du XVe), et deux manuscrits de Leyde, L et N, qui appartiennent à la seconde moitié du XVe siècle (1) .
Le Miroir du salut éternel est une instruction spirituelle donnée à une âme dévote, désireuse de suivre le chemin de la perfection. Il ressort, en effet, de plusieurs passages du traité, en particulier des deux premiers chapitres, que la destinataire ne faisait que débuter dans les voies spirituelles et n'était pas encore engagée définitivement dans son état de vie. C'est une raison pour placer le Miroir du salut éternel en tête de notre traduction.
Tout d'abord, l'auteur affermit sa fille spirituelle contre les difficultés du début et les doutes qu'elle pourrait éprouver à l'égard de sa vocation. Il l'exhorte à se donner tout entière à Dieu, afin de pouvoir le posséder à son tour.
Les hommes spirituels se divisent en trois catégories. Il y a ceux qui commencent et s'efforcent de mener une vie vertueuse. Puis il y a ceux qui progressent et s'abandonnent à la volonté de Dieu, pratiquant ainsi la vraie pauvreté d'esprit. Ils s'élèvent de là aux diverses béatitudes promises par Notre-Seigneur et ils sont aptes à gouter le banquet qui leur a été préparé. La table en est richement servie, c'est le Sacrement, dit Ruysbroeck. Et, dans une longue digression, qui se poursuit jusqu'au chapitre XVI inclusivement, il s'attache à donner toute la doctrine de l'Eucharistie.
Si l'on veut recevoir avec fruit ce sacrement, il faut imiter Marie dans la manière dont elle accueillit l'annonce de l'Incarnation, puis contempler ce qui constitue l'adorable Sacrement, la matière et la forme divinement instituées, le mode de présence de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie, l'amour qui nous y est témoigné, les raisons enfin pour lesquelles il se cache dans le Sacrement.
À l'occasion des marques de l'amour éternel de Dieu pour nous, l'auteur esquisse une théorie que nous rencontrerons souvent dans la suite. Dieu a créé l'homme à son image et ressemblance, et c'est la première marque de son amour. Or, l'image de Dieu s'entend de deux manières. Il y a l'image éternelle qui est en Dieu même et dans laquelle, de toute éternité, Dieu voit les créatures. Cette image est d'une certaine façon nôtre, en ce sens qu'elle est la connaissance que Dieu possède de chacun de nous, avant toute création. C'est aussi selon cette image éternelle que nous avons été créés, et alors elle a été déposée en nous, dans la partie supérieure de notre âme, à qui elle donne une ressemblance avec les trois personnes de la sainte Trinité. Cette ressemblance essentielle existe chez tous par nature, mais elle est souvent enfouie et cachée, et elle le demeure tant que l'on n'a pas renoncé au péché. Le travail de la vie spirituelle consiste donc à éliminer tout ce qui empêche l'image de Dieu d'apparaitre. Ce travail est indispensable si l'on veut arriver à découvrir le royaume de Dieu qui est caché en nous. La grâce et tous les dons divins nous y aident, conférant à notre âme une autre sorte de ressemblance avec Dieu, que Ruysbroeck appelle la ressemblance par l'amour et les vertus.
C'est ainsi que se dégage l'image de Dieu imprimée au sommet de notre âme et c'est là ce retour à la pureté de l'intelligence dont il sera question dans les Sept degrés de l'amour.
Ruysbroeck parle ensuite de sept catégories de personnes que leurs dispositions rendent dignes ou indignes de la réception du Sacrement, puis il revient aux hommes spirituels et traite du troisième stade, qu'il appelle la vie contemplative. Parvenue à ce degré, l'âme découvre en elle-même une vie supérieure, ou vie vivante, selon l'expression littérale, qui n'est autre chose que l'image de Dieu déposée dans la substance même de notre âme. Mais pour posséder cette connaissance, l'âme doit être dégagée de tout ce qui est créé, élevée au-dessus de la raison et attachée à Dieu sans retour. La vie supérieure est envisagée tantôt chez Dieu, comme en son exemplaire incréé, tantôt dans l'âme, où elle a été déposée par la création. De là parfois une apparence de confusion entre la vie que nous possédons en Dieu de toute éternité et la vie créée qui nous est donnée par lui. C'est afin de l'écarter que l'auteur a soin de revenir souvent sur la distinction essentielle qui demeure toujours entre Dieu et sa créature : « Nous avons tous, au-dessus de notre être créé, une vie éternelle en Dieu, comme en notre cause vivante qui nous a faits et créés de rien; mais nous ne sommes pas Dieu et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. »
Lorsque, par le travail des vertus et avec l'aide de la grâce de Dieu, l'âme a réussi à faire le vide en elle-même, elle devient très souple sous l'action divine, qui opère en elle d'une façon merveilleuse. Dieu se révèle à son sommet et lui manifeste les opérations des divines personnes, qui la transforment et l'élèvent à une union très intime. C'est ce que Ruysbroeck appelle « découvrir le royaume de Dieu en nous ». L'action et l'influence transformantes de l'Esprit-Saint s'y manifestent et rendent l'âme simple, docile sous la touche divine, et c'est « la vie anéantie dans l'amour ».
Après avoir donné en exemple l'humanité sainte de Notre-Seigneur, l'auteur revient encore à la vie contemplative, dont il veut expliquer la nature, l'exercice, l'essence et la super-essence. La nature de cette vie c'est qu'elle vient de Dieu en nous et qu'elle retourne de nous vers lui. Ainsi devenons-nous fils de Dieu par grâce, mais non par nature.
L'union qui naît de la vie contemplative est féconde et elle ne demeure pas inactive. L'exercice en est caractérisé par le double mouvement de donner et de prendre, car l'Amour incréé est lui-même avide et libéral et l'âme y répond en se livrant sans cesse elle-même, mais aussi en réclamant toujours davantage.
Au-dessus de l'exercice d'amour, il y a la fruition éternelle, et il s'agit alors non plus seulement d'union, mais d'unité avec Dieu. C'est la réalisation de la prière suprême de Notre-Seigneur : « Père, je veux que tous ceux que vous m'avez donnés soient un comme nous sommes un (2) » La distinction essentielle entre Dieu et sa créature demeure sans cesse, mais l'unité est réalisée dans la fruition éternelle. Et c'est là l'essence de la vie supérieure.
Il y a enfin la super-essence de cette vie, qui consiste « à passer de notre essence dans notre béatitude superessentielle ». Là il n'y a plus d'activité humaine quelconque, ni de perception ou connaissance naturelle. Tout se réduit à un non-savoir et à une obscurité insondables, analogues à ce qui est décrit par saint Denis dans les Noms divins. Dieu y agit seul et entraîne l'âme vers un sommet où il n'y a plus que jouissance dans l'union d'amour. Ruysbroeck l'appelle « une vie qui meurt et une mort qui donne la vie ». C'est l'état le plus haut qui puisse être réalisé sur la terre. Au-dessus, il n'y a plus que la béatitude éternelle et la vision face à face.