COMBIEN DIFFÈRENT LES PERSONNES QUI S'APPROCHENT DU SAINT SACREMENT, LES UNES POUR LEUR SALUT ÉTERNEL, LES AUTRES POUR LEUR CONDAMNATION.
Il y a maintenant des distinctions à établir entre ceux qui reçoivent le saint Sacrement, qu'ils soient clercs ou laïques.
La première catégorie par laquelle je commence comprend ceux qui par nature ont de la tendresse de cœur. Dès qu'ils sont touchés de la grâce de Dieu, pourvu toutefois qu'ils la suivent et lui obéissent, leur affection et leur désir s'échauffent et s'émeuvent d'amour pour l'humanité de Notre-Seigneur. Aussi méprisent-ils et abandonnent-ils facilement tout ce qui est du monde, afin de pouvoir s'adonner à leur bien-aimé de tout l'empressement et de toute l'ardeur de leurs désirs. Et comme ils ne peuvent approcher de Notre-Seigneur que dans le Sacrement, ils ressentent une ardeur impatiente, causée par leur amour intime et le désir insatiable qu'ils ont de recevoir ce Sacrement, à tel point qu'ils pensent parfois perdre le sens et mourir s'ils ne peuvent l'obtenir. Mais on trouve peu d'hommes de cette sorte. Ce sont, le plus souvent, des femmes ou des jeunes filles, ou des hommes en petit nombre; car ces personnes ont une complexion plus délicate et elles ne sont pas encore élevées ni illuminées selon l'esprit. C'est pourquoi l'exercice de leur dévotion demeure sensible et affectif, entièrement occupé par la représentation de l'humanité de Notre-Seigneur; et elles ne peuvent concevoir ni comprendre comment on peut le recevoir dans l'esprit en dehors du Sacrement. De là vient qu'elles languissent intérieurement à cause de l'affection et du désir qu'elles ressentent pour Notre-Seigneur. Nul n'est alors capable de les raisonner ni de les calmer, de leur donner aide ni repos avant qu'elles n'aient reçu le Sacrement. Mais dès qu'elles l'ont reçu elles sont pleinement satisfaites et elles s'adonnent en repos à leur bien-aimé, soutenues par le goût spirituel et la douceur surabondante qui les inondent dans l'âme et le corps. Et cela dure jusqu'à ce qu'une nouvelle grâce et un nouvel attrait s'emparent de leur être et de toutes les puissances de leur âme. Car dès lors elles sont saisies de nouveau par l'affection et le désir, avec grande impatience, comme si elles n'avaient rien reçu. Leur cœur s'ouvre tout grand et aspire à recevoir de nouveau le saint Sacrement; elles paraissent vraiment hors de sens. Elles ressemblent bien à cet officier royal qui priait Notre-Seigneur de descendre à Capharnaüm et de guérir son fils sur le point de mourir (63) . Et comme le Seigneur lui répondait : « Si vous ne voyez pas de miracles ni de signes, vous ne croyez pas, l'officier reprit : «Seigneur, descendez avant que mon fils ne meure. » Car il ne croyait pas que Notre-Seigneur pût guérir son fils s'il ne venait dans sa maison et ne posait la main sur sa tête, ou ne faisait quelque autre signe pour le guérir.
C'est de même façon que ces personnes se comportent dans leur amour pour le saint Sacrement, qui est un signe véritable de la présence du corps de Notre-Seigneur. L'attrait et le désir du Sacrement les jettent dans une langueur impatiente et, s'adressant au prêtre et à Notre-Seigneur, elles s'écrient: « Seigneur, descendez dans ma maison par votre Sacrement, avant que je ne meure d'amour. » Tant que dure cette disposition, elles gardent force et courage et sont à l'abri de péchés graves, affranchies qu'elles sont par Dieu. C'est pourquoi il leur est permis de recevoir le Sacrement chaque dimanche et d'autres jours encore, si on veut bien le leur donner. Mais, si on leur refuse cette grâce, elles doivent penser que c'est la volonté de Dieu et se rappeler alors, pour se l'appliquer, cette parole du Seigneur à l'officier royal: «Allez, votre fils est en vie (64) .» Lorsque l'âme, en effet, dans sa foi et son amour, désire recevoir le saint Sacrement, elle est pleine de grâce; elle vit en Dieu et Dieu en elle. Cette pensée devra suffire à les consoler.
De complexion plus délicate pour l'ordinaire, ces personnes sont sujettes encore aux penchants naturels. Aussi, lorsqu'elles veulent prier et s'appliquer à contempler l'humanité de Notre-Seigneur avec affection et amour, elles sont parfois saisies et troublées, contre leur volonté et contre leur gré, des mouvements de l'appétit animal; car leur pratique est encore sensible et demeure sous l'influence de la chair et du sang. Or, dans cet état, plus elles font réflexion sur elles-mêmes et pensent aux mouvements désordonnés de leur sensibilité, plus ces mouvements augmentent, et plus la nature se porte vers ce qui est désordre et faute. Si elles veulent, au contraire, triompher de ces impressions et se maintenir pures au service de Notre-Seigneur, qu'elles s'oublient elles-mêmes et tournent tous leurs regards vers celui qu'elles aiment. De cette façon, son image s'imprime dans leur âme et dans leur corps, dans leur cœur et dans leurs sens. Elles deviennent pures et triomphent de tout ce qui pourrait leur nuire.
Telle est la première catégorie de personnes qui reçoivent dignement le saint Sacrement.