Les hommes vertueux de la troisième catégorie sont encore beaucoup plus saints et plus élevés selon l'esprit et la nature. Recueillis en eux-mêmes et dociles à l'influence de la grâce de Dieu, ils marchent en sa présence, avec un esprit libre et élevé, qui entraîne après lui le cœur et les sens, l'âme, le corps et toutes ses puissances. Ils sont maîtres de leur esprit et de leur nature, et ils possèdent ainsi la paix véritable. Car bien qu'ils puissent ressentir de temps en temps quelque émotion dans la nature, ils s'en rendent promptement victorieux, aucun mouvement vicieux ne pouvant avoir chez eux de durée. Ils ont une vraie connaissance de Notre-Seigneur, tant de sa divinité que de son humanité; et ils exercent cette connaissance avec un esprit dépouillé d'images, lorsqu'ils rentrent en eux-mêmes et s'élèvent d'amour pur jusqu'à la nature de Dieu, et lorsque se tournant au dehors avec amour de cœur, ils portent l'empreinte de l'humanité de Notre-Seigneur.
Avec la connaissance et l'amour croissent chez eux le goût et l'expérience; et plus ils goûtent et expérimentent, plus ils désirent et aspirent, recherchent et approfondissent, et ils découvrent l'amour dans leur cœur, dans leur âme et dans leur esprit.
Ces hommes ressemblent vraiment à Zachée, dont il est parlé dans l'Évangile de saint Luc (66) . Il désirait voir qui était Jésus; mais il en était empêché par la grande foule du peuple, car il était petit et court de taille. Il courut alors en avant de toute la foule et monta sur un arbre, à l'endroit où Jésus devait passer. Mais lorsque Jésus l'aperçut, il lui dit: « Zachée, hâtez-vous de descendre, car je dois aujourd'hui même habiter dans votre maison. » Et celui-ci accueillit Notre-Seigneur avec grande joie dans sa maison et lui dit : «Voyez, Seigneur, je donne la moitié de mon bien aux pauvres, et si j'ai fait tort à quelqu'un, je le rends au quadruple. » À quoi Notre-Seigneur répondit : «Voici qu'aujourd'hui le salut a été donné à cette maison, parce que cet homme est devenu selon l'esprit un fils d'Abraham. » Par sa foi, en effet, il est monté, il a vu et il a connu Jésus, selon son désir. Puis, par obéissance, il est descendu et il a reçu humblement dans sa maison Jésus, qu'il connaissait maintenant et qu'il aimait. Enfin avec grande libéralité il a donné son bien, rendant encore au quadruple le tort qu'il avait fait, et ainsi il a mérité d'être justifié; telle est sa vie, tel est son nom (67) , et c'est pourquoi il possède la sainteté et la béatitude, et Jésus demeure toujours en lui, ici-bas et dans l'éternité.
Remarquez maintenant comment les hommes dont j'ai parlé plus haut ressemblent à Zachée. Comme lui, ils désirent voir et connaître Jésus, mais toute raison, aussi bien que toute lumière naturelle, est pour cela trop courte et trop petite. Aussi courent-ils en avant de tout ce qui est foule et multiplicité de créatures; puis, par la foi et l'amour ils s'élèvent jusqu'au sommet de leur pensée, là où l'esprit se trouve dépouillé d'images et pleinement affranchi dans sa liberté. C'est là que Jésus peut être vu, connu et aimé dans sa divinité; car c'est là qu'il se présente toujours aux esprits élevés et libres qui, par amour pour lui, se sont surpassés eux-mêmes. Il s'y répand en abondance de grâces et de faveurs; mais aussi il leur dit à tous
«Hâtez-vous de descendre, car la haute liberté d'esprit ne peut se maintenir que par la docilité d'âme; et vous devez me connaître et m'aimer comme Dieu et comme homme, dépassant en hauteur toutes choses, aussi bien qu'abaissés au-dessous de tout. De cette façon, c'est toujours moi que vous goûtez, alors que je vous élève au-dessus de toute chose et au-dessus de vous-mêmes jusqu'à moi, ou lorsque vous vous humiliez avec moi et pour moi au-dessous de tout et au-dessous de vous-mêmes. C'est alors que je dois entrer dans votre maison et y demeurer d'une façon stable avec vous et en vous, et vous avec moi et en moi. »
Lorsque ces hommes sont ainsi renseignés, qu'ils goûtent cette parole et en font l'expérience, ils se hâtent de descendre dans un grand mépris d'eux-mêmes, disant dans l'humilité de leur cœur, avec un réel déplaisir de leur vie et de leurs œuvres « Seigneur, je ne suis pas digne, je suis tout à fait indigne de recevoir sous le voile du Sacrement votre corps glorieux dans la maison pleine de péchés de mon corps et de mon âme. Mais, Seigneur, faites-moi miséricorde et ayez pitié de ma pauvre vie et de toutes mes fautes. »
Remarquez-le bien, aussi longtemps que ces hommes voient leur misère et leurs péchés, ils ont du déplaisir d'eux-mêmes et pratiquent devant Dieu une crainte amoureuse, un humble mépris de leur propre personne et une vraie espérance. Et dans la mesure où ils s'abaissent ainsi par le déplaisir et le mépris d'eux-mêmes dans un vrai sentiment d'humilité, ils réjouissent Dieu et s'élèvent devant lui avec une juste révérence.
Leur vie et leur pratique consistent donc à se tourner, d'une part, vers Dieu, et à revenir ensuite vers eux-mêmes. Lorsqu'ils se tournent ainsi intérieurement, ils tendent vers Dieu avec un esprit élevé et libre, dans une amoureuse révérence; et lorsqu'ils reviennent vers eux-mêmes, c'est par leur propre mépris et anéantissement ; ils considèrent alors tout ce qu'ils font ou peuvent faire de bien, à l'extérieur ou à l'intérieur, comme n'ayant aucun prix, ni importance ou valeur quelconque aux yeux de Notre-Seigneur. Ils se partagent entre ces deux actes, regardant tantôt vers l'intérieur et tantôt vers l'extérieur, et demeurant toujours libres de faire l'un ou l'autre à leur gré (68) .
L'acte par lequel ils regardent vers l'extérieur est selon la raison; il a pour racine la charité et il engendre les bonnes pratiques et saintes œuvres; il s'allie avec toutes les vertus et il s'exerce toujours sous le regard de Dieu. Aussi ceux qui le pratiquent demeurent-ils toujours purs, avec une conscience sans tache; ils croissent et ils grandissent sans cesse en grâce et en toutes vertus, devant Dieu et devant les hommes.
Quant au regard intérieur, il s'exerce tantôt selon la raison, à l'aide d'images et de modes, tantôt au-dessus de la raison, sans images et sans modes. Lorsqu'il est soumis à la raison, il est accompagné en même temps de grands désirs et rempli de sagesse, car ceux qui le pratiquent contemplent l'amour et la bonté de Dieu, où l'on apprend toute sagesse, et ils y puisent vérité, humilité et liberté. C'est pourquoi, se mettant en face de l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ils lui tiennent ce langage: « Seigneur, vous avez dit: « Sans moi, vous ne pouvez rien (69) . » Et encore: «Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'avez pas la vie en vous (70) .» Et: «Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (71) . » Seigneur, quant à moi, je suis un pauvre pécheur, indigne de la nourriture céleste que vous êtes vous-même. Cependant, Seigneur, vous vous êtes donné et livré pour le pécheur qui a déplaisir de lui-même, qui confesse et proclame avec contrition ses péchés, et qui a vraiment confiance en vous : c'est en lui que vous mettez vos complaisances. Car vous nous avez appris que vous n'êtes pas venu pour appeler le juste, mais le pécheur (72) , afin qu'il se convertisse et fasse pénitence de ses péchés. C'est pourquoi je m'enhardis et agis librement, m'oubliant moi-même avec tous mes péchés devant votre pardon; car vous dites vous-même: «Venez à moi, vous tous qui peinez et portez le fardeau, et je vous soulagerai (73) . » Vous nous apprenez aussi que vous êtes notre pain vivant, descendu du ciel; qui en mange, vit éternellement (74) . Vous êtes la source d'eau vive qui du cœur de votre Père coule en nous par l'opération du Saint-Esprit.»
«Voilà pourquoi, Seigneur, plus je mange, plus j'ai faim; plus je bois, plus j'ai soif. Car je ne puis ni vous absorber, ni vous consumer; mais je vous prie, Seigneur, à cause de votre excellence, de m'absorber et consumer de telle sorte que je sois avec vous et en vous une seule vie. Que dans votre vie je puisse m'élever au-dessus de moi-même, par-dessus tous modes et pratiques, jusqu'à cette réalité sans modes, jusqu'à cette charité sans mode, où vous êtes votre propre béatitude et celle de tous les saints
Là je trouverai le fruit et le bien de tous les sacrements, de tous les modes et de toute sainteté. »
Mais ce fruit, on doit le chercher par les procédés dans les sacrements et la vie sainte; et cependant on le découvre sans modes ni mesure, par un amour éternel et sans fond. Dans l'éternité, nous demeurerons en nous-mêmes et serons bienheureux, ordonnés selon les modes de gloire, chacun en particulier selon la mesure de ses vertus et de son amour. Et au-dessus de nous-mêmes, nous jouirons de Dieu et vivrons en lui, en dehors de tous modes, par delà tout ordre, dans cet amour sans fond qui est lui-même (75) .
Ceux qui le comprennent et règlent ainsi leur vie peuvent recevoir chaque jour le saint Sacrement, si on veut bien le leur donner; car tout est en ordre chez eux, ils sont remplis de grâce et de vertus, à l'intérieur et à l'extérieur, dans toutes leurs pratiques.
C'est la troisième catégorie, qui comprend les hommes les plus élevés et les plus dignes de s'approcher du Sacrement. On reconnaît dans leur vie et dans leur pratique quatre qualités. La première est une conscience pure de tout péché délibéré. La seconde est une science et une sagesse surnaturelles qui guident le regard intérieur et le regard extérieur, c'est-à-dire la contemplation et l'action. La troisième est la vraie humilité de cour, de volonté et d'esprit manifestée dans les manières, les paroles et les œuvres. La quatrième qualité enfin consiste à être mort à tout ce qui est propriété ou volonté propre, pour entrer dans la libre volonté de Dieu, à être mort aux images qui occupent l'entendement, pour s'établir dans la vérité dépouillée d'images, qui est Dieu même. Car la simplicité nue de l'esprit est le temple même de la divinité.
Remarquez maintenant que Notre-Dame possédait dans sa vie et dans sa pratique ces quatre qualités, lorsqu'elle conçut Notre-Seigneur. Elle était pure, en effet, vierge sans tache et toute remplie de la grâce de Dieu. Elle témoignait de sa science et de sa sagesse dans ses questions et ses réponses à l'ange qui lui apprenait la vérité tout entière. Elle était foncièrement humble et c'est ce qui attira du ciel en notre terre le Fils de Dieu. Enfin elle était morte à sa propre volonté et c'est pourquoi elle dit «Voici la servante du Seigneur; sa volonté m'est souverainement désirable; qu'il me soit fait selon votre parole (76) .
Dès que l'Esprit-Saint eut entendu cette réponse, elle réjouit tellement son amour divin qu'il envoya pour nous, au sanctuaire de Marie, le Fils de Dieu qui nous a guéris de toute langueur.
Voyez et apprenez de là comment Marie, élue au-dessus de toute créature pour être mère de Dieu, reine du ciel et de la terre, a néanmoins fait choix pour elle-même d'être la servante de Dieu et de tout le monde. Aussi, lorsqu'elle eut conçu Notre-Seigneur, s'en alla-t-elle en grande hâte dans le pays des montagnes, comme une humble servante, au service de sainte Elisabeth, mère de saint Jean-Baptiste, et elle y demeura jusqu'à ce que celui-ci fut né.
C'est de même que notre cher Seigneur Jésus-Christ, son Fils, Dieu et Homme après avoir consacré le saint Sacrement, l'avoir donné à ses disciples et pris lui-même, se ceignit d'un linge et, s'agenouillant devant eux, leur lava les pieds, et puis les essuya avec le linge qu'il portait, en disant: « Je vous donne l'exemple, afin que vous vous serviez mutuellement comme vous m'avez vu faire (77) .»
Aussi, dans les ordres religieux, ceux qui reçoivent une charge ou prélature quelconque, les obligeant à pourvoir à toutes les justes nécessités de la communauté, doivent-ils s'en acquitter en toute bonne volonté et charité, quelle que soit la hauteur de leur contemplation et de leur vie, et même s'ils reçoivent Notre-Seigneur tous les jours. Ressentent-ils de la gêne pour rentrer en eux-mêmes et pour prier, tout encombrés qu'ils sont par la representation des choses qui leur sont commandées et dont ils doivent prendre soin, et par les soucis des affaires extérieures qui touchent la communauté, ils ne doivent pourtant, à cause de tout cela, ni se démettre, ni résigner leur charge, ni s'exonérer eux-mêmes. Mais il faut qu'ils obéissent, jusqu'à la mort, à Dieu, à leur prélat et à toute la communauté, en tout ce qui est honnête, bon et utile à tous. Ils doivent cependant pouvoir conserver, lorsqu'ils se tournent vers Dieu, amour, crainte et révérence, et dans leur retour vers l'extérieur, mépris et abnégation d'eux-mêmes. Tout ce qu'ils peuvent d'ailleurs faire ou souffrir, qu'ils l'estiment de peu et le regardent comme rien, par vraie humilité. Qu'ils soient, à l'égard de la communauté, ainsi que de tout le monde, remplis de douceur, d'affabilité et de générosité, prêts à assister chacun avec discrétion, selon ses besoins, dans la vraie paix. Ceux qui observent ces règles, qu'ils soient prélats ou d'un rang inférieur, peuvent toujours s'approcher du Sacrement, autant qu'ils le veulent et comme ils le faisaient auparavant; car ils ont plus de conformité désormais avec la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l'enseignement des Écritures, et ils ressemblent davantage aux plus grands saints qu'ils ne faisaient autrefois. Ils possèdent aussi la vraie racine de la parfaite contemplation et de la parfaite activité dans toutes les vertus. Je pourrais dire la même chose de tous ceux qui, en dehors de la vie religieuse, s'exercent au retour intérieur et à l'unité avec Dieu, et qui, d'autre part, se tournent vers l'extérieur en pratiquant les bonnes œuvres pour l'utilité de leur prochain, toutes les fois qu'il les réclame. Ceux-ci, en effet, sont tous plus parfaits, plus élevés, plus proches de Notre-Seigneur et lui ressemblent davantage que ceux qui s'adonnent exclusivement au regard et au retour vers l'intérieur, sans se tourner vers l'extérieur par des œuvres de charité, pourvu qu'ils demeurent maîtres d'eux-mêmes et que le service du prochain l'exige. Qui dans l'intime seul veut vivre et contempler, sans souci d'aider son prochain, n'a nulle vie intime ni vraie contemplation, mais en toutes ses voies toujours il est trompé. Il faut par-dessus tout vous en bien garder.