Il y a une chose dans le coeur de l'homme qui est plus petite qu'une idée et plus grande qu'une idée... Plus petite parce qu'elle n'est pas une idée, et plus grande parce qu'elle est à la racine de la conscience. Cette chose, c'est l'image de Dieu imprimée dans l'âme créée.
Vient ensuite la septième catégorie, qui comprend tous les hommes qui méritent d'être méprisés et rejetés de Dieu. On ne leur donnera le Sacrement ni pendant leur vie, ni à leur mort, à moins qu'ils ne fassent pénitence.
Ce sont d'abord les païens et les juifs et tous les infidèles. Puis ce sont les mauvais chrétiens qui blasphèment et méprisent le Christ, qui n'estiment pas son auguste Sacrement ou ne croient pas qu'il y soit présent avec sa chair et son sang. Ils sont tous réprouvés.
Les suggestions et tentations sans consentement de la volonté ne sont pas, il est vrai, supprimées par la grâce. Il faut les combattre et en triompher par la foi, afin de mériter récompense et non réprobation; cependant il est plus saint, plus aisé et meilleur de pratiquer simplement la foi, au-dessus de la raison, sans aucune peine ni lutte.
On trouve encore d'autres hommes mauvais et diaboliques, qui disent qu'ils sont le Christ en personne ou qu'ils sont Dieu : le ciel et la terre ont été faits de leurs mains, et ils les soutiennent avec tout ce qui existe. Supérieurs à tous les sacrements de la sainte Église, ils n'en ont pas besoin et n'en veulent pas. Quant aux ordonnances et usages ecclésiastiques et tout ce que les saints ont laissé dans leurs écrits, ils s'en moquent et n'en retiennent rien. Mais le dérèglement, une hérésie détestable et les coutumes sauvages qu'ils ont inventées eux-mêmes, voilà ce qu'ils estiment saint et parfait. La crainte et l'amour de Dieu ont fui de leur cœur; ils ne veulent connaître ni bien ni mal, et ils prétendent avoir découvert chez eux, au-dessus de la raison, l'être sans modes. Aussi leur paraît-il, dans leur folie, que toutes créatures raisonnables, bonnes ou mauvaises, anges et démons, deviendront au dernier jour une seule essence sans modes; et ils disent que cette essence sera Dieu, de nature bienheureuse, sans connaissance ni volonté (78) .
C'est bien là, vous le remarquez, l'opinion la plus impie et la plus folle qui fut jamais entendue depuis le commencement du monde.
Cependant beaucoup de gens qui paraissent spirituels sont séduits par ces idées et autres semblables, et deviennent pires que des démons. Leur incrédulité est condamnée par les païens et par les juifs, par la loi naturelle et par la raison, aussi bien que par tout ce qui est dit dans l'Écriture des mauvais et des bons, des anges et des démons, par les paroles enfin de Dieu même et par ses actes.
Notre foi catholique, en effet, nous enseigne que Dieu est Trinité en Unité et Unité en Trinité, et que sa nature est de se connaître et aimer lui-même et de jouir intimement de son être propre; ces trois propriétés sont en lui invariables et éternelles, sans commencement ni fin. En même temps il est en lui-même la règle, le modèle et comme le miroir de toutes les créatures, et c'est selon cet exemplaire qu'il a tout créé dans l'ordre, le mode, le poids et la mesure qui conviennent; et ainsi est-il en toutes choses et toutes choses en lui.
Cette vie idéale que nous avons en Dieu ne fait qu'un avec lui, et elle est bienheureuse par nature; mais, comme les anges, nous avons une autre vie que Dieu a créée de rien, pour durer éternellement. Elle ne peut être bienheureuse par nature, mais par la grâce de Dieu elle peut le devenir. Si donc, recevant la grâce, nous possédons foi, espérance, connaissance et amour, nos œuvres deviennent vertueuses et agréables à Dieu, et nous nous élevons au-dessus de nous-mêmes pour nous unir à lui. Mais nulle créature ne peut jamais devenir Dieu.
Les anges eux-mêmes dans le ciel n'ont pas été créés bienheureux par nature, mais ils ont reçu la grâce de Dieu, et ceux qui se sont tournés vers lui par la connaissance et l'amour sont devenus bienheureux, fermes et stables, et unis à Dieu en une jouissance éternelle. Cependant ils ne sont pas devenus Dieu et ils ne le peuvent jamais devenir; mais ils se tiennent sans cesse en présence du Seigneur, chacun séparément et selon la distinction de son état et de son ordre, tels qu'il les a reçus de Dieu en nature, en grâce et en gloire, et avec ses propres mérites. Ainsi demeureront-ils éternellement, et nous tous avec eux, occupés à connaître et à aimer, à rendre grâces et à louer, par-dessus tout à jouir de Dieu, chacun dans son état et dans son ordre, en compagnie des anges, selon qu'il en est digne et qu'il l'a mérité par ses vertus. Voilà pourquoi Notre-Seigneur dit que nos anges contemplent sans cesse la face du Père qui est dans les cieux (79) .
Mais si les bons anges se sont tournés vers Dieu et ont reçu la béatitude, les mauvais anges, au contraire, se sont, par orgueil, détournés de Dieu vers eux-mêmes en se complaisant dans la noblesse et le charme qui avaient été donnés à leur nature. Ils ont méprisé la grâce et le retour vers Dieu, et aussitôt ils ont été condamnés et sont tombés du ciel dans les ténèbres maudites, où ils doivent demeurer éternellement.
Toutefois ils sont pires que les démons, les hommes hypocrites et sans foi qui méprisent Dieu et sa grâce, la sainte Église et tous ses sacrements, la sainte Écriture et toutes les pratiques de vertu, prétendant vivre au-dessus de tous modes, affranchis de tout, perdus dans le vide comme lorsqu'ils n'existaient pas, renonçant à toute connaissance, tout amour, toute volonté, tout désir, toute pratique de vertu, afin d'être vides de toutes choses. Et parce qu'ils veulent pécher et se livrer à leur malice impure, sans conscience et sans crainte, ils disent encore qu'au dernier jour du jugement anges et démons, bons et mauvais deviendront tous une seule et simple substance de Dieu, n'étant tous qu'une même béatitude essentielle sans connaissance ni amour de Dieu. Et après cela, ajoutent-ils, Dieu sera sans vouloir, sans connaissance, sans amour ni de lui-même, ni d'aucune créature.
Voilà bien le plus grand désordre, la plus méchante et la plus folle incrédulité qui fut jamais entendue. À ceux-là on ne donnera le saint Sacrement ni à la vie, ni à la mort, et on ne les enterrera pas avec les chrétiens. Ils mériteraient bien plutôt qu'on les brûlât à un poteau; car devant Dieu ils sont condamnés et ils appartiennent au puits d'enfer, bien loin et bien profond au-dessous de tous les démons.
Il y a encore, vous le savez, tous ceux qui vivent en péché mortel et imitent le monde par une vie grossière, sans crainte, amour ni révérence pour Dieu; n'obéissant ni à Dieu, ni à la sainte Église, ni à la loi chrétienne. Ils n'iront pas au Sacrement, pas plus que les orgueilleux et persécuteurs de leur prochain. Avares, rapaces, sans entrailles, colères, envieux, cruels et malfaisants, qui tempêtent, blasphèment, jurent et se querellent font l'usure, accaparent, sont prêts à tout, retors, méchants, trompeurs et mauvais conseillers, faux et sans nulle créance en tous leurs faits, paresseux et pesants, de nulle vertu capables, mais zélés, pleins de hâte, de chaleur au péché, intempérants, goinfres et semblables à des porcs, ivres de bon matin et encore sur le tard. Qu'ils soient si fous n'est pas grande merveille; ils ne pensent qu'à manger, à boire leur ventre plein, c'est là leur dieu : ils sont le jouet du diable. Ils veulent emplir toute leur tonne de nourriture, de boisson sans mesure: il n'y a rien de bon à en tirer. Car c'est vouloir une vie impure que donner à son corps pleine satisfaction, en paroles, en œuvres et en attitudes. Ce sont bien les récipients du diable, car ils sont du péché les esclaves : le démon est de plein droit leur maître. Voyez quel méchant cercle à eux tous, ils sont déchus de la grâce de Dieu. Il ne leur faut point donner le Sacrement, car toute leur vie n'est qu'une chute, à moins que par contrition ils ne reviennent et du Seigneur cherchent le pardon. Car la grâce de Dieu est toute prête pour ceux qui veulent corriger leurs méfaits.
Ainsi donc, lorsque le pécheur se convertit, déplore et confesse ses fautes devant le prêtre, avec la volonté de faire pénitence, c'est que Dieu l'a accueilli. Le prêtre se réjouira alors avec les anges et les saints, et il lui donnera le saint Sacrement, à quelque temps de l'année que l'on soit. Mais à ceux qui, dans leur inconscience, sans retour sur eux-mêmes ni contrition, persévèrent dans leur malice, qu'ils soient à la mort ou au cours de leur vie, on ne donnera pas le Sacrement, et on ne les enterrera pas avec les chrétiens. Car tant que l'homme persiste dans sa mauvaise volonté et demeure sans contrition de ses péchés, il n'y a ni pape, ni prêtre qui vive qui puisse l'absoudre: s'il meurt, il est damné.
On rencontre encore des hommes doués d'un bon naturel et d'un heureux tempérament, gais de coeur, généreux et compatissants, de sang chaud et faciles à émouvoir, portés facilement au bien ou au mal, selon la société qu'ils fréquentent. Ils tombent parfois en de nombreux péchés graves : mais dès qu'ils voient ou entendent quelque chose de bien de la part de ceux qui sont bons, ils se laissent facilement remuer par le remords et la crainte de leurs péchés, et ils reviennent contrits à la pénitence.
Chez d'autres, la conscience se réveille sous l'influence de la maladie et par crainte de la mort; ou bien, en un temps propice comme le carême, les sermons et autres pratiques de pénitence en usage dans la sainte Église, ont pour résultat de les toucher intérieurement de contrition et de leur faire prendre conscience de leurs méfaits. Dès lors, dociles à la grâce de Dieu, ils déplorent et confessent leurs péchés et désirent en faire satisfaction à Dieu, à la sainte Église et à tous les hommes, selon leur pouvoir. Unissant ainsi leur volonté à Dieu, ils peuvent aller au Sacrement, appuyés sur sa miséricorde. Malgré qu'ils tombent souvent, ils se laissent toujours plus facilement émouvoir et sont plus disposés à se relever que d'autres qui ont une trempe plus dure et plus méchante. Et lors-qu'ils demeurent fermes, ils profitent aussi davantage en grâce et en vertu que ceux dont le tempérament est mauvais et dénaturé.
Tous ceux encore qui, en carême, se conforment à la bonne coutume et font avec loyauté et contrition de coeur leur confession, qui acceptent la pénitence de leur con-fesseur et ont aussi le bon propos de vivre selon la volonté de Dieu, en agissant ou en s'abstenant et en pratiquant une vraie charité envers Dieu et envers leurs frères dans la foi, tous ceux-là recevront à Pâques Notre-Seigneur, étant en grâce avec lui, sur l'avis de leur confesseur et en vraie humilité d'âme et de corps.
Il y a aussi tous les hommes qui, vivant dans le monde, s'y maintiennent d'accord avec Dieu et avec la sainte Église, et ont une telle bonne volonté qu'avec la grâce de Dieu ils se tiennent fermes et se gardent de péchés graves. Qu'ils soient mariés ou non, maîtres ou serviteurs, acheteurs ou vendeurs, en quelque genre de négoce que ce soit, de travail ou d'honnête trafic, ils ne veulent en aucune façon tromper ni léser autrui, dérober ni retenir ce qui lui appartient; mais véridiques et droits en toutes choses ils n'ont en vue et ne désirent que de vivre selon les commandements de Dieu et de la sainte Église, sans haine, ni envie, ni aversion pour personne, généreux, au contraire, et compatissants en face de tous les besoins. Ils entendent volontiers la messe et les instructions; ils ont crainte, révérence et amour pour Dieu et tous les gens de bien; ils regrettent et confessent humblement devant le prêtre toutes leurs défaillances et ils se soumettent à la pénitence et autres bonnes œuvres. Bien qu'occupés aux mille soucis de l'extérieur pour gagner leur pain et celui de leur famille ou faire l'aumône aux pauvres, ils peuvent cependant, confiants dans la miséricorde de Dieu, recevoir le Sacrement à toutes les grandes fêtes, s'ils le désirent. Car bien qu'ils tombent souvent en fautes vénielles, ils ont, selon leur pouvoir, une volonté bonne et droite en toutes choses.
Maintenant remarquez avec soin qui sont les hommes de bonne volonté, dont le vouloir est uni à Dieu en toutes choses, pour agir, s'abstenir ou supporter. Cette bonne volonté naît du Saint-Esprit; aussi est-elle un instrument vivant et docile avec lequel Dieu fait ce qu'il veut. La bonté dans la volonté de l'homme, c'est l'amour de Dieu infus, qui le fait s'appliquer aux choses divines et à toute vertu. La bonté de notre volonté, c'est la grâce de Dieu et notre vie surnaturelle versées en nous pour nous aider à combattre et à vaincre tout péché. Unie à la grâce de Dieu, la bonne volonté nous rend libres et nous élève au-dessus de nous-mêmes pour nous unir à Dieu dans une vie contemplative. Lorsqu'elle se tourne vers Dieu, elle est l'esprit couronné d'amour éternel; et lorsqu'elle revient au dehors, elle gouverne les bonnes œuvres extérieures. Elle est elle-même le royaume où Dieu règne avec sa grâce; en elle vit la charité, l'amour de Notre-Seigneur. Au-dessus d'elle-même elle est bienheureuse et unie à Dieu; par elle nous mourons au péché et nous acquérons une vie vertueuse. En elle, enfin, nous avons paix et tranquillité parfaites; et tant que nous vivons ainsi, nous pouvons recevoir Notre-Seigneur dans le Sacrement, aussi souvent que nous le voulons, ou dans notre esprit par l'amour.