DE LA VIE CONTEMPLATIVE, ET PREMIÈREMENT DE LA VIE SPIRITUELLE SUPÉRIEURE QUI EST EN NOUS.
Il se rencontre des âmes qui, dépassant la simple pratique des vertus, découvrent en elles-mêmes et reconnaissent une vie supérieure (80) , c'est-à-dire une vie où s'unissent l'incréé et le créé, Dieu et la créature. Vous devez savoir, en effet, que nous possédons une vie éternelle dans l'exemplaire divin qui est la Sagesse de Dieu. Cette vie demeure toujours dans le Père, elle s'écoule avec le Fils et elle est réfléchie avec le Saint-Esprit dans la même nature et ainsi vivons-nous éternellement dans notre image de la sainte Trinité et de l'Unité paternelle. Et de là nous avons une vie créée, s'écoulant de la même Sagesse en qui Dieu connaît sa puissance, sa sagesse et sa bonté: et c'est son image par laquelle il vit en nous. De cette image de Dieu notre vie tire trois propriétés, qui nous donnent la ressemblance avec l'image reçue : car notre vie a l'être, elle contemple et elle retourne sans cesse vers la source de notre nature créée (81) . Là nous vivons de Dieu et pour Dieu; Dieu vit en nous et nous en lui. C'est une vie supérieure qui est en nous tous essentiellement et par nature; car elle est au-dessus de l'espérance et de la foi, au-dessus de la grâce et de toute pratique de vertus. Et c'est pourquoi son essence, sa vie et son action, c'est tout un. Et cette vie est cachée en Dieu et dans la substance de notre âme.
Mais comme elle est en nous tous par nature (82) , il y en a qui peuvent la percevoir en dehors de la grâce, de la foi et de toute pratique de vertus : ce sont là gens qui s'adonnent au recueillement naturel au-dessus des images sensibles, dans la simplicité nue de leur essence : ils croient alors être saints et bienheureux.
D'autres rêvent même qu'ils sont Dieu; pour eux rien n'est bon ni mauvais, pourvu qu'ils puissent se dépouiller d'images, découvrir et posséder leur propre essence dans un état de vide absolu. Hommes hypocrites et sans foi, dont j'ai parlé plus haut dans la septième catégorie, et à qui on ne doit pas donner le saint Sacrement. Ils sont absolument dans le faux et portent la malédiction de Dieu et de la sainte Église.
Mais maintenant élevez vos yeux au-dessus de la raison et au-dessus de tout exercice de vertus, et regardez avec un esprit aimant et des yeux attentifs cette vie supérieure qui est la racine et la cause de toute vie et de toute sainteté. On peut la considérer comme un glorieux abîme de la richesse de Dieu et comme une source vivante où nous nous sentons unis à Dieu, et qui jaillit dans toutes nos puissances en grâces et en dons multiples, chacun recevant en particulier suivant ses besoins et selon qu'il en est digne. Dans cette source de vie supérieure nous sommes tous unis à Dieu; mais dans les ruisseaux de grâces qui s'en échappent il y a distinction, chacun de nous recevant en particulier ce qui lui convient.
Cependant nous demeurons toujours mutuellement unis par la charité et la communauté de nature humaine, mais surtout par la vie supérieure où nous sommes tous unis à Dieu. Cette union avec Dieu dépasse la raison et les sens: elle nous donne un seul esprit et une même vie avec Dieu. Et cette vie, nul ne peut la voir, la découvrir, ni la posséder, s'il n'est, par l'amour et la grâce de Dieu, mort à lui-même dans la vie supérieure, baptisé dans cette source, ayant reçu de l'Esprit de Dieu nouvelle naissance dans la liberté divine. Puis il faut qu'il demeure toujours intérieurement uni à Dieu dans la vie supérieure et par la richesse et la plénitude de son amour, se renouvelant sans cesse et faisant jaillir, sous l'influence de la grâce, toutes les vertus.
Voyez, c'est là une vie éternelle et céleste, née de l'Esprit-Saint et alimentée sans cesse par l'amour entre Dieu et nous; car Dieu opère éternellement dans le vide de notre âme, et nous avons tous une vie éternelle avec le Fils dans le Père, et cette même vie jaillit du Père et naît de lui avec le Fils; elle est éternellement connue de lui avec le Fils et aimée dans le Saint-Esprit.
Nous possédons ainsi une vie supérieure, qui éternellement est en Dieu avant toute création. C'est d'après cette vie que Dieu nous a créés, non qu'il nous ait tirés d'elle ni de sa propre substance, mais créés de rien. Et notre vie créée est attachée à la vie éternelle que nous possédons en Dieu comme à sa cause éternelle, qui lui est propre par nature. C'est pourquoi notre vie créée est, sans intermédiaire, une seule vie avec celle que nous possédons en Dieu. Et la vie éternelle que nous possédons en Dieu est sans intermédiaire une avec Dieu. Car il est un exemplaire vivant de tout ce qu'il a créé; il est la cause et le principe de toutes les créatures; c'est d'une seule vue enfin qu'il se connaît lui-même et connaît toutes choses. Et tout ce qu'il connaît distinctement dans le miroir de sa sagesse, images, ordre, formes, raisons, tout cela est vérité et vie, et il est lui-même cette vie, car en lui il n'y a rien autre que sa propre nature. Cependant toutes choses sont en lui comme en leur cause, sans existence propre. C'est pourquoi saint Jean a dit : « Tout ce qui a été fait était vie en lui (83) », et cette vie c'est lui-même.
Nous avons donc tous, au-dessus de notre être créé, une vie éternelle en Dieu, comme en notre cause vivante qui nous a faits et créés de rien; mais nous ne sommes pas Dieu et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Nous ne sommes pas non plus émanés de Dieu, selon la nature; mais parce que Dieu nous a connus et voulus éternellement en lui-même, il nous a faits non par nature, ni par nécessité, mais dans la liberté de son vouloir. Il connaît d'ailleurs toute chose, et tout ce qu'il veut il peut l'accomplir au ciel et sur la terre. Il est en nous lumière et vérité; il se montre au sommet de notre être créé, élevant notre pensée en pureté, notre esprit jusqu'à la liberté divine et notre entendement jusqu'à une nudité sans images. Il nous éclaire de la sagesse éternelle et il nous apprend à regarder et à contempler sa richesse insondable. Là il y a vie sans labeur, au sein de la source de toute clémence. Là se trouvent goût et sentiment de béatitude éternelle, satisfaction entière sans que le repos y soit jamais fastidieux. Hâtons-nous donc de dépasser tout ce qui fuit avec le temps, pour pouvoir d'amour exulter; car l'éternité nous attend.
Au commencement du monde, lorsque Dieu voulut faire le premier homme et lui donner notre nature, il dit, dans la Trinité des personnes: « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (84) . » Or, Dieu est un esprit : parler, pour lui, c'est connaître, et opérer c'est vouloir; il peut tout ce qu'il veut et toute son œuvre est gracieuse et bien ordonnée.
Il a donc créé chaque âme à l'état de miroir vivant où il a imprimé l'image de sa nature. De cette façon il vit en nous par son image et nous en lui; car notre vie créée est, sans intermédiaire, une avec cette image et avec cette vie que nous avons éternellement en Dieu. Et la vie que nous avons en Dieu est, sans intermédiaire, une avec Dieu. Elle vit dans le Père avec le Fils non produit au dehors, elle naît du Père avec le Fils et elle coule de l'un et de l'autre avec le Saint-Esprit; et ainsi vivons-nous éternellement en Dieu et Dieu en nous (85) . Notre être créé, en effet, vit dans l'image éternelle que nous avons dans le Fils de Dieu, et notre image éternelle est une avec la Sagesse de Dieu et vit dans notre être créé. Et c'est pourquoi la génération éternelle et la procession du Saint-Esprit se renouvellent toujours et sans cesse dans le vide de notre âme; car Dieu nous a éternellement connus et aimés, appelés et élus.
Si, à notre tour, nous consentons à le reconnaître, à l'aimer et à nous attacher à lui, nous serons saints et bienheureux, élus pour l'éternité. Notre Père céleste nous montrera alors, au sommet de notre âme, sa clarté divine; car nous sommes son royaume et il habite et règne en nous. Et de même que le soleil du ciel pénètre de ses rayons, illumine et féconde toute la terre, de même la clarté de Dieu, qui règne dans la partie supérieure de notre esprit, répand dans toutes nos puissances de brillants et clairs rayons, c'est-à-dire ses dons divins de science, de sagesse, de claire intelligence, de considération raisonnable et de discrétion dans toutes les vertus. C'est là le vrai ornement du royaume de Dieu dans notre âme.
Mais l'amour sans mesure qui est Dieu lui-même règne dans la pureté de notre esprit comme un brasier de charbons ardents. Il fait jaillir des étincelles brillantes et enflammées, qui remuent et embrasent d'un amour de feu le cour et les sens, la volonté et le désir, toutes les puissances de l'âme, dans une tempête, un emportement, une impatience d'amour sans mesure.
Ce sont là les armes avec lesquelles nous luttons contre le terrible et immense amour de Dieu, qui veut consumer tous les esprits aimants et les engloutir en lui-même. L'amour, en effet, nous arme de ses dons et illumine notre raison; il nous donne commandement, conseil et avis de nous opposer, de lutter et de maintenir contre lui notre droit à l'amour, aussi longtemps que nous le pouvons, nous dispensant pour cela force, science et sagesse. Par lui toutes nos puissances sensibles sont entraînées vers un sentiment intérieur; il fait que notre cœur aime, désire et goûte, et il donne à notre âme de contempler et de fixer son regard; il répand en nous la dévotion et nous fait monter en flammes brûlantes. C'est dans l'amour enfin que notre intelligence puise la connaissance et le goût de la sagesse éternelle; c'est lui qui excite la puissance aimante et fait brûler et fondre de révérence notre esprit devant sa face.
Voyez, il faut ici que notre raison s'écarte ainsi que toute œuvre distincte; car nos puissances deviennent simples dans l'amour, elles se taisent et s'inclinent en présence du Père. Cette révélation du Père, en effet, élève l'âme au-dessus de la raison, à une nudité sans images. L'âme y est simple, pure et sans tache, vide de toutes choses, et c'est dans cet état de vide absolu que le Père montre sa clarté divine.
À cette clarté ne peuvent servir ni raison ni sens, ni considération ni distinction : tout cela doit rester en dessous; car la clarté sans mesure aveugle les yeux de la raison et les oblige à céder à la lumière incompréhensible. Mais au-dessus de la raison, au plus profond de l'intelligence, l'œil simple est toujours ouvert, il contemple et fixe la lumière d'un regard pur, éclairé de la lumière même, œil contre œil, miroir contre miroir, image contre image. Ce triple procédé nous rend semblables à Dieu et nous unit à lui; car la vue, pour notre œil simple, est un miroir vivant que Dieu a fait pour son image et où il l'a imprimée. Son image, c'est sa divine clarté dont il a rempli tout le miroir de notre âme, pour que nulle autre clarté ni image n'y pût entrer. Mais la clarté n'est pas intermédiaire entre nous et Dieu; elle est cela même que nous voyons et la lumière qui nous le fait voir, mais non pas notre œil qui voit. Car bien que l'image de Dieu soit sans intermédiaire sur le miroir de notre âme et lui soit unie, cependant l'image n'est pas le miroir et Dieu ne devient pas créature. Mais l'union de l'image au miroir est si grande et si noble que l'âme est appelée l'image de Dieu.
De plus, cette même image de Dieu que nous avons reçue et que nous portons dans notre âme, c'est le Fils de Dieu et le miroir éternel de la sagesse divine, où nous sommes tous vivants, imprimés éternellement. Pourtant nous ne sommes pas la Sagesse de Dieu; car nous nous serions créés nous-mêmes, ce qui est impossible et contre la foi. Mais tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons nous vient de Dieu et non de nous-mêmes; et bien que la noblesse de notre âme soit grande, elle demeure cachée au pécheur ainsi qu'à beaucoup de bons. Et tout ce que nous pouvons connaître dans la lumière naturelle est imparfait, sans goût et sans saveur; car nous ne pouvons pas contempler Dieu, ni découvrir dans notre âme son royaume sans le secours de sa grâce et notre application assidue à son amour.