Vient ensuite la seconde considération, relative à l'exercice de la vie supérieure entre nous et Dieu.
Comprenez bien et élevez votre regard intérieur jusqu'au sommet le plus haut de vous-même, là où vous ne faites qu'un avec Dieu: car l'union avec Dieu, c'est pour nous un état vivant et éternel, où Dieu habite en nous et nous en lui. Cette union est vivante et féconde, elle ne peut demeurer inactive; mais elle se renouvelle sans cesse en amour par de nouvelles rencontres, à cause de l'inhabitation mutuelle que nul ne peut faire cesser: on n'y voit qu'attirer et suivre, donner et recevoir, toucher et être touché. Notre Père céleste, en effet, habite en nous et il vient nous visiter lui-même, nous élevant au-dessus de la raison et de toute considération. Il nous dépouille de toute image et nous entraîne jusqu'à notre principe : là nous ne rencontrons qu'une nudité déserte et sans images, qui répond toujours à l'éternité.
C'est là que le Père nous donne son Fils et que ce même Fils visite notre vue nue, avec la clarté infinie qu'il est en personne, nous appelant et nous apprenant à fixer et à contempler cette clarté par elle-même. Dès lors nous apercevons la clarté de Dieu en nous-mêmes, nous nous voyons en elle et lui sommes unis. Et quoiqu'elle nous enveloppe, nous ne pouvons la saisir, car notre faculté de comprendre est créée et la clarté est Dieu. Nous laissons alors notre regard courir avec elle et la suivre dans cette course à travers longueur et largeur sans fin, hauteur et profondeur sans modes ni mesure. Et bien que nous lui soyons unis d'une façon simple, nous ne pouvons pourtant atteindre ni saisir ce qui nous dépasse.
C'est ici que le Père est vu dans le Fils et le Fils dans le Père, puisqu'ils sont un en nature; et ils vivent ainsi en nous et nous donnent le Saint-Esprit, leur mutuel amour, qui avec eux est une seule nature et un seul Dieu habitant en nous, car Dieu n'est point divisé en lui-même. Et le Saint-Esprit se donne à son tour et vient nous visiter, il touche l'étincelle ardente de notre âme, étant ainsi le principe et la source d'un amour éternel entre nous et Dieu.
L'amour s'exerce librement et sans timidité : il est de sa nature avide et libéral, il réclame sans cesse et en même temps il s'offre, il donne et il reprend. L'amour de Dieu, en effet, est avide et il exige de l'âme tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle peut donner. L'âme, de son côté, est riche et généreuse et elle ne veut que donner tout ce que l'amour dévorant désire et réclame; mais elle ne peut en venir à bout, car elle n'a qu'un être créé, qui toujours demeure et ne se laisse pas expulser. Aussi malgré tout ce que l'amour absorbe, dévore, consume et exige de l'âme, au delà de ses forces, et bien qu'elle veuille à son tour se fondre et s'anéantir dans l'amour, il lui faut pourtant demeurer sans cesse et ne point périr.
L'amour de Dieu, par contre, est d'une libéralité sans limite; il présente et montre à l'âme tout ce qu'il est, voulant le lui donner librement. De son côté, l'âme aimante devient singulièrement dévorante et avide, et s'ouvrant toute grande, elle souhaite avoir tout ce qui lui est montré. Mais elle est créature et elle ne peut ni comprendre ni embrasser le tout de Dieu. Et c'est pourquoi elle doit tendre, aspirer de toutes ses forces et demeurer toujours altérée et affamée. Plus elle tend et s'élance avec ardeur, plus elle voit que la richesse de Dieu lui échappe; et cela s'appelle courir vers ce qui fuit toujours.
Voyez comme il est au pouvoir de l'amour de donner et de prendre, et c'est là exercer l'amour dans notre vie supérieure. Ceux qui en ont l'expérience savent bien que je dis la vérité.