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Le miroir du Salut Eternel Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Index de l'article
Le miroir du Salut Eternel
Prologue
Doctrine de ce livre
Les commençants (débutants)
Ceux qui progressent
Recevoir le Sacrement
Du Saint Sacrement
Matière et forme du St Sacrement
Christ donné dans le St Sacrement
De l'Amour de Dieu
Du Christ caché
De ceux qui communient
2° catégorie de personnes
3ème catégorie de personnes
4ème catégorie de personnes
5ème catégorie de personnes
6ème cat. de personnes
7ème cat. de personnes
De la vie contemplative
De l'Adoration
De l'état de vide...
Dignité du Fils de Dieu
De la vraie contemplation
De la nature de la vie
De la vie supérieure
De l'essence de la vie sup.
De la super-essence de la vie sup.
Bibliographie et notes

CHAPITRE II.

DE LA PREMIÈRE CATÉGORIE, OU DES COMMENÇANTS.
 

     Le premier et le plus humble degré de vie, qui ait en Dieu son origine et le Saint-Esprit pour auteur et instigateur, est ce qu'on appelle une vie vertueuse, qui meurt au péché et qui croît en vertus. Et voici comment elle débute :

     Le Saint-Esprit présente sa grâce au cœur de l'homme. Lorsque celui-ci consent à l'accueillir, il ouvre à Dieu son cœur et sa volonté, et reçoit d'un esprit joyeux sa grâce et son action intime. Aussitôt, l'amour divin chasse dehors l'amour désordonné des créatures dont il triomphe, sans toutefois faire disparaître par là-même toute inclination déréglée et concupiscence naturelle. Car la vie sainte est une milice, qui ne se maintient qu'en luttant. C'est pourquoi si vous voulez commencer à mener une bonne vie et y persévérer toujours, vous devez loyalement rechercher et aimer Dieu par-dessus toute chose. Cette recherche vous conduira toujours à ce que vous aimez; vous vous y adonnerez, vous le prendrez et possèderez avec amour: puis vous établirez là votre vie tout entière, sans cesse occupée avec délices de votre bien-aimé; et ainsi chaque fois que vous rentrerez en vous-même, vous pourrez goûter et éprouver la bonté de Dieu.

     De la sorte, on aime Dieu purement pour sa gloire éternelle, afin de pouvoir aimer éternellement. Et ceci est à la racine de toute vie sainte et du véritable amour qui ne meurt pas. Vous devez vous y appliquer sans cesse en vous oubliant et renonçant vous-même.

     Ayez donc soin par-dessus tout de ne chercher dans l'amour aucun intérêt propre, ni goût, ni consolation, rien enfin que Dieu puisse vous donner pour votre agrément, dans le temps ou l'éternité (7) . Car cela est contraire à la charité et tendance naturelle qui fait périr le vrai amour. On en vient difficilement à bout lorsqu'on est lâche et assez sot pour se croire sage, tout en poursuivant toujours son intérêt propre.

     D'ailleurs, sachez bien que tout ce que vous pouvez désirer et beaucoup plus encore, l'amour vous le donnera, sans que vous fassiez rien pour cela. Car si vous possédez le vrai amour de Dieu, tous vos désirs sont comblés. Or cet amour n'est autre chose que d'aimer Dieu toujours et sans cesser jamais, ce qui vous fera mourir à tout ce qui est vous-même et vivre pour aimer.

     Il y a l'Amour qui vous dépasse, c'est l'Esprit même du Seigneur. En lui on est élevé à l'unité avec Dieu, au-dessus de la raison, on y prend son repos et on y demeure. Mais l'amour qui est en vous, c'est la grâce de Dieu et votre bonne volonté; toutes vos vertus y trouvent richesse et plénitude. Par lui, c'est Dieu même qui vit et habite en vous avec ses grâces et ses dons. Vous pouvez ainsi croître sans cesse et lui plaire toujours davantage.

     De plus, il y a un amour qui existe entre vous et Dieu, et qui est fait de saints désirs tout enflammés pour sa gloire. Il s'y mêle des actions de grâces, des louanges, tous les exercices enfin que sait inspirer l'amour; et tout cela se renouvelle sans cesse, sous le toucher du Saint-Esprit, avec le concours de votre bonne volonté et de l'amour de votre cœur.

     Enfin, il y a, comme au-dessous de vous-même, un amour qui se répand et atteint le prochain par les œuvres de miséricorde, dans la mesure de ses besoins et selon que vous pouvez les connaître. Dans l'exercice de cet amour, vous devez conserver vos bonnes coutumes et votre règle et tout ce qui se pratique d'ordinaire en fait de bonnes œuvres, en gardant toujours une sage réserve au dehors, selon les commandements de Dieu et les prescriptions de la sainte Église.

     Avec cette connaissance de l'amour et l'exercice que vous en faites selon ces quatre manières, vous gagnez l'empire sur vous-même et vous triomphez nécessairement du monde; vous mourez toujours davantage au péché et votre vie est vertueuse. Pour cela, il faut vous dépouiller d'images, vous posséder vous-même et tenir votre âme en vos mains. Vous pourrez alors toujours, selon votre désir, élever vos yeux et votre cœur vers le ciel, où est votre trésor et votre bien-aimé, et ainsi vous aurez une même vie avec lui.
  Ne rendez pas vaine la grâce de Dieu en vous, mais pratiquez avec un vrai amour, en haut la louange de Dieu, en bas toutes les formes de vertus et de bonnes œuvres. Dans toutes les œuvres extérieures cependant, vous devez être sans sollicitude et apporter un cœur libre, de façon à pouvoir, dès que vous le voulez, en toutes choses et par-dessus tout, contempler celui que vous aimez. C'est d'ailleurs chose facile à celui qui aime ; car les yeux suivent le bien-aimé et le cœur de l'homme va là où est son trésor, selon la parole du Seigneur même (8) . Ainsi donc vous devez avec grand zèle et amour affectif vous exercer à l'amour devant la face du Seigneur, selon le conseil divin. C'est aussi la meilleure part de votre vie, que vous devez préférer à tout dans la pratique. Mais vous devez cependant suivre la pratique de votre ordre, et obéir aux usages et aux coutumes ordinaires que vous prescrit votre règle. C'est là, dans une vie sainte, la moindre part et ce qu'il y a de plus humble. Dieu l'attend de vous, ainsi que de tous les hommes, et vous y êtes tenue de rigueur par ses commandements. Il faut donc vous y appliquer, vous y livrer, mais sans sollicitude ni préoccupation de cœur et toujours sous les yeux de Dieu; car l'œuvre extérieure est louée dans l'Écriture, mais la sollicitude est blâmée.

     Lorsque vous lisez, que vous chantez ou que vous priez, si vous comprenez ce que vous dites, soyez attentive au sens des mots et à l'idée qu'ils expriment, car vous accomplissez votre service sous les yeux de Dieu. Mais si vous ne le comprenez pas, ou bien si vous êtes élevée plus haut, demeurez là et maintenez votre regard simple vers Dieu, aussi longtemps que vous le pourrez, ayant dans votre amour l'intention d'honorer Dieu sans cesse. Si, durant vos Heures ou vos autres exercices, il vous survient des pensées et des imaginations étrangères, d'où qu'elles viennent d'ailleurs, dès que vous vous en apercevez, revenez à vous-même et ne vous en troublez pas, car nous sommes instables; mais hâtez-vous de retourner vers Dieu par l'intention et l'amour. L'ennemi a beau vous offrir son étalage et sa marchandise, si vous n'achetez rien par l'affection, il ne vous en reste aucune chose.

     Afin de triompher facilement, ayez de préférence l'âme élevée et recueillie, plus portée aux exercices intérieurs d'amour qu'à toutes sortes de bonnes œuvres extérieures. Mais si vous avez la science de l'exercice intérieur et du recueillement en Dieu, et si, d'autre part, vous vous sentez attirée par nature au plaisir de parler et d'écouter au dehors, tout à votre aise et par satisfaction sensible, lorsque vous vous abandonnerez à ce goût naturel, il y aura pour vous diminution et refroidissement dans l'amour et dans toutes les vertus. Ce sera déchoir de la grâce de Dieu, qui vous dédaignera et vous rejettera; et alors vous serez pire que ceux qui vivent dans le monde et n'ont jamais goûté les choses de Dieu. Mais si vous luttez contre cette satisfaction et ce plaisir naturel, vous serez certainement victorieuse et vous grandirez chaque jour davantage en grâce, en amour et en complaisance pour Dieu.

     Les gens simples et de peu d'intelligence, qui désirent mener une vie conforme à la très chère volonté de Dieu, doivent dans l'humilité de leur cœur désirer et implorer de sa bonté le don de l'Esprit de sagesse, qui les fera vivre selon son bon plaisir et sa très aimable volonté. S'ils sont capables de porter cette sagesse sans orgueil ni élévation d'esprit, Dieu la leur donnera certainement; sinon, qu'ils demeurent dans leur simplicité et servent Dieu naïvement selon leur intelligence; c'est là ce qu'il y a de mieux pour eux.

     Voici une autre remarque. Lorsque vous avez à parler avec quelqu'un, qu'il soit religieux ou qu'il appartienne au monde, soyez prudente, réservée et discrète dans vos paroles et votre attitude, afin de ne scandaliser personne. Mais préférez toujours demeurer en silence, plus disposée à écouter qu'à parler. Apportez de la droiture, de la vérité et de la franchise dans vos paroles et dans vos actes, soit que vous agissiez ou que vous vous absteniez; et marchez toujours intérieurement sous l'œil de Dieu. Lorsque vous avez à parler ou à répondre, si vous vous apercevez que votre imagination travaille et qu'il s'élève comme un obstacle entre vous et Dieu, vous devez en rougir et vous hâter de vous remettre intérieurement en sa présence par un regard de simple contemplation.

     Tant que vous demeurez ainsi en possession de vous-même, de façon à pouvoir toujours rentrer intérieurement comme vous le voulez, vous n'avez qu'à demeurer en paix et à vivre sans crainte de pécher gravement. C'est pourquoi je vous conseille d'avoir en horreur et de fuir la sollicitude et la préoccupation du cœur, l'inconstance et les multiples embarras des hommes, principalement de ceux qui vivent dans le monde, en dehors de toute vie spirituelle. Recherchez, au contraire, et souhaitez une vie retirée, intime, recueillie, et exercez-vous-y jusqu'à ce qu'il vous soit aussi facile et aussi simple de rentrer en vous-même et d'y regarder avec les yeux de l'intelligence, que de vous tourner au dehors et de regarder avec les yeux du corps.

     Quand vous devez user de vos sens pour votre propre utilité et celle du prochain, veillez sur vos yeux et sur vos oreilles, de façon à ne rien accueillir avec plaisir, complaisance et affection, qui puisse se graver dans votre cœur et s'établir entre vous et Dieu. Car vous risqueriez de vous laisser surprendre par un sentiment désordonné du cœur et de perdre ainsi la possession de vous-même, ainsi que la liberté de vous recueillir en Dieu, ce qui doit être tout votre bonheur.

     Gardez-vous aussi dans le boire et dans le manger, et dans tout ce qui est nécessaire à votre corps, afin de ne pas vivre selon les désirs de votre chair et la satisfaction de votre nature. Si, en effet, vous cherchez plaisir et jouissance en vous-même ou dans une créature quelconque, vous vous détournez et ne pouvez plus, dès lors, vivre pour Dieu ni mourir au péché.

     S'il vous survient des images impures, sous forme de songes pendant votre sommeil, ou à l'occasion de ce que vous voyez, entendez ou pensez, ou encore sous l'influence du démon, de sorte que vous vous sentiez agitée par les inclinations et complaisances mauvaises de la nature, faites alors le signe de la croix sur votre cœur, dites un Ave Maria et priez Dieu qu'il ait pitié de vous. Implorez aussi le secours et la prière de tous les saints et de toutes les bonnes âmes. Puis ayez devant les yeux la gloire de Dieu que vous pourriez perdre, les peines de l'enfer que vous mériteriez, l'offense de Dieu, enfin la séparation d'avec lui et tous ses amis. Ainsi vous concevrez une crainte justifiée et vous lutterez avec force; confiez-vous dans la mort de Notre-Seigneur, dans son secours et dans sa grâce, et il ne vous abandonnera pas. Vous triompherez alors certainement et vous grandirez toujours davantage en grâce et en vertu.

     Lorsque vous vous confessez, il n'est pas utile de dire l'objet de vos rêves et de vos imaginations, car il y aurait parfois inconvenance et confusion à le dire et à l'entendre.
D'ailleurs, songes et imaginations ne sont pas des péchés, et nul ne peut s'en garder pleinement, car nous n'en sommes pas les auteurs; mais le plaisir et la satisfaction qui en naissent sont matière à péchés véniels. Lorsqu'on prend conscience et pleine connaissance de ce plaisir, et que l'on y demeure volontairement, sans résistance, le péché devient plus grave; mais lorsqu'on désire et recherche cette satisfaction en pensant à des images impures, le péché est alors encore plus grave.

     Parfois, en conversation, on ne veille pas assez sur ses paroles, sur ses actes, sur son attitude ou autres choses semblables. À agir de la sorte, on recueille nécessairement des imaginations multiples, on perd la possession de soi-même, et les attraits et penchants impurs grandissent. La raison alors s'aveugle, l'amour de Dieu s'enfuit et on s'engage dans une vie purement animale, sans commettre cependant de péchés en œuvres extérieures.

     Celui qui prend conscience de cet état doit, s'il veut se réconcilier avec Dieu, confesser ses péchés devant lui et devant le prêtre, d'un cœur contrit et humble, et il recevra certainement miséricorde.

     Il peut se faire encore que vous ressentiez en vous de la tiédeur, de la lourdeur et de la tristesse, que vous vous trouviez sans goût ni attrait, sans nulle ardeur pour les choses spirituelles; pauvre, misérable, abandonnée et privée de toute consolation divine. Vous vous sentirez chargée d'ennui et dépourvue de tout attrait ou plaisir pour quelque pratique que ce soit, intérieure ou extérieure, si lourde enfin qu'il semble que vous deviez vous enfoncer en terre. N'en ayez cependant aucun souci, mais remettez-vous entre les mains de Dieu, souhaitant que sa volonté se fasse et que sa gloire soit procurée. Le nuage sombre et pesant se dissipera bientôt et la lumière éclatante du soleil, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous enveloppera des rayons de sa consolation et de sa grâce, plus que vous ne l'aviez jamais éprouvé auparavant.

     Or, c'est par le renoncement à vous-même que vous obtiendrez cette grâce, en vous abandonnant humblement à toute souffrance et affliction. Vous serez alors intérieurement toute remplie et illuminée de la grâce de Dieu, et vous comprendrez que Dieu vous aime et que vous lui êtes agréable. Votre cœur et votre âme se réjouiront ensemble, tout votre être se réveillera sous l'action de la consolation divine et vous vous sentirez à l'aise dans le corps et dans l'âme. Votre sang s'échauffera dans vos veines et circulera dans tous vos membres. Les dons nouveaux de Dieu feront épanouir votre cœur dans la joie profonde d'une vie renouvelée. Vos désirs monteront vers lui comme une flamme brûlante de dévotion, avec des actions de grâces et des louanges, tandis que votre âme descendra dans sa propre estime, par un humble abaissement d'elle-même.

     En considérant, d'autre part, vos péchés, vos manquements et vos nombreux défauts, vous y trouverez une cause de peine et de regret. Vous comprendrez en même temps combien vous êtes indigne de toute consolation et de tout égard de la part de Dieu et vous considèrerez tous ses dons comme venant de sa fidélité éternelle, de sa bonté et de sa miséricorde toutes gracieuses et indulgentes. Vous n'en ressentirez que plus de désir de rendre grâces et de louer sans cesse.

     La connaissance que vous acquerrez ainsi vous fera donc toujours descendre dans votre propre estime et concevoir un vrai mépris de vous-même. Par contre, vous vous élèverez en révérence et haute estime de Dieu qui vous a épargnée au milieu de vos péchés, et qui, gracieusement et sans mérite de votre part, vous a comblée de sa consolation et de ses dons divins. Appliquez-vous donc à monter en Dieu par le désir et à descendre en vous-même par l'humilité, et ainsi vous grandirez toujours et profiterez des deux côtés, en même temps que la grâce de Dieu se répandra en vous.

     Sous l'action de ce bien-être éprouvé en tout vous-même, tantôt vous rirez, tantôt vous pleurerez comme un homme en ivresse. Vous ressentirez et goûterez maintes choses extraordinaires que ceux-là seuls connaissent qui s'adonnent à un tel amour: car la joie et l'amour dilateront votre cœur. Vous aimerez Dieu alors, vous le remercierez et le louerez, mais en même temps vous sentirez que pour agir ainsi tout vous manque et vous fait défaut. Car tout ce que vous pouvez faire vous paraîtra bien petit et comme rien, en comparaison de vos désirs et de ce que l'amour réclame de vous, comme d'ailleurs il en est digne. Ce désir portera à votre cœur une blessure douloureuse qui ne fera que grandir et se renouveler sans cesse, sous l'action d'un amour affectif envers Dieu: alors vous languirez d'amour. Parfois il semblera que votre cœur et vos membres doivent se rompre et se briser, que votre vie même va défaillir et se dissoudre sous l'effort de l'impatience des désirs, et que cette impatience elle-même ne puisse cesser aussi longtemps que vous vivrez.

     Puis, lorsque vous vous en douterez et y penserez le moins, Dieu se cachera et retirera sa main; entre lui et vous il mettra des ténèbres, au travers desquelles vous ne pourrez rien voir. Alors vous vous plaindrez, vous crierez et gémirez comme un pauvre, un malheureux et un délaissé.

     « Mais voici que les pauvres s'abandonnent à Dieu, » dit le Prophète (9) : abandonnez-lui donc ce qui est à lui et préférez être dans sa maison rejetée et méprisée plutôt que d'habiter sous la tente du superbe (10) . Si Dieu a disparu à vos yeux, vous ne lui êtes pas néanmoins cachée; car il vit en vous, et il vous a donné et laissé son miroir et son image, c'est-à-dire son Fils Jésus-Christ, votre Époux. Vous devez le porter en vos mains, devant vos yeux et dans votre cœur.

     Saint Paul a dit, en effet, que le Fils de Dieu s'est humilié et est descendu du ciel ici-bas, prenant la forme d'esclave, parce qu'il voulait ainsi se faire votre serviteur (11) . Dans l'excès de son humilité, il a dit par la bouche du Prophète: « Je suis un ver et non un homme (12) . » Puis, après qu'il eût accompli fidèlement et avec amour durant trente-trois ans son service envers son Père céleste et envers nous, vint le temps où il voulut, par pur amour, consommer son ministère et mourir pour la gloire de son Père et pour notre cause.

     Alors, au milieu de la plus grande détresse, il fut, dans la partie inférieure de lui-même, abandonné et privé de consolation de la part de Dieu, de ses amis les plus chers et de tout le monde. Cependant ses mortels ennemis l'accablaient de mépris, d'outrages, d'injures, de malédictions et de coups sans nombre. Obéissant envers son Père jusqu'à la mort, il supportait volontairement et de grand cœur toute la malice qu'ils pouvaient imaginer et inventer sous l'influence du démon. En même temps, il priait pour nous et pour eux, excusant leurs péchés et disant : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (13) . » Et il fut exaucé à cause de sa piété (14) , pour tous ceux qui, à jamais, auront conscience et repentir de leurs péchés. Il savait bien, dès le premier moment où son âme fut créée, qu'il devait souffrir et mourir pour les péchés du monde; cependant quand vint le temps de sa mort prochaine, sa nature si fine subit l'abattement et la tristesse, et dans l'angoisse de la souffrance, il supplia son Père céleste d'éloigner de ses lèvres, s'il était possible, le calice de sa passion (15) . Là il ne fut pas exaucé, car son Père ne voulait pas l'épargner, ayant résolu qu'il souffrît et fût livré à la mort. Dans la partie supérieure de lui-même, il demeurait d'ailleurs toujours d'accord avec la volonté de son Père, et malgré la tristesse et l'effroi ressentis dans la nature, il se soumettait cependant et, refoulant sa volonté sensible, il disait: «Non pas ma volonté, mais que la vôtre se fasse (16) ! »

     Par là nous apprenons que, lorsque nous prions pour obtenir le pardon de nos péchés ou de ceux d'autrui, nous ne devons pas cesser ni nous interrompre avant d'être exaucés. Mais lorsque nous prions et exprimons notre désir de voir l'arrêt de souffrances et de peines, endurées pour nos péchés ou pour ceux d'autrui, nous devons faire abandon de nous-mêmes et souffrir docilement, quand même la souffrance devrait aller jusqu'à la mort.



 
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