DE LA SECONDE CATÉGORIE, OU DE CEUX QUI MÈNENT UNE VIE DE PROGRÈS.
Ainsi donc, en supportant dans notre vie la souffrance, sans faire de choix, nous profitons toujours et nous ne perdons rien : vous allez le comprendre.
Lorsque le Christ se livra au bon vouloir de son Père, cet abandon fut fait avec un amour si fort et si ardent dans son esprit, accompagné d'une telle anxiété dans la nature, que de son corps s'échappa une sueur de sang qui se répandit jusqu'à terre. Or, c'est par cet abandon volontaire et par cet amour qu'il nous a achetés à son service et à celui de son Père. Ses souffrances et sa mort ont payé et acquitté notre dette; et c'est pourquoi nous devons nécessairement lui appartenir, pour être bienheureux dans le ciel ou damnés dans l'enfer.
Le Père céleste nous a créés de rien: de droit nous devons être à lui. Le Fils de Dieu nous a délivrés par sa mort : de droit nous devons mourir au péché et vivre en le servant. Le Père et le Fils avec le Saint-Esprit nous ont éternellement aimés et prévenus d'amour: de toute justice nous devons aimer en retour. Les trois personnes sont un seul Dieu, une seule substance et une seule nature, et c'est pourquoi on les sert en commun : qui sert l'une sert les autres, et qui méprise l'une méprise les autres.
Voici maintenant ce que dit le Christ dans l'Évangile écrit par saint Matthieu : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice (17) . » Or, ce qui est juste, c'est de donner à Dieu ce que nous lui devons. En abandonnant sa propre volonté à celle de son Père, le Christ nous a achetés et par sa mort il a payé pour nous. Si donc nous voulons le suivre, nous devons abandonner notre propre volonté et vivre de la sienne : de cette façon l'achat qu'il a fait de nous est ratifié. Nous devons aussi dompter nos sens, vaincre notre nature, porter notre croix et suivre le Christ. C'est le moyen d'acquitter la dette qu'il a payée pour nous.
Ainsi, par sa mort et notre pénitence volontaire, nous obtenons d'être unis à lui comme des serviteurs fidèles et nous appartenons à son royaume. Mais en immolant notre propre volonté pour la sienne, de façon que sa volonté devienne nôtre, nous sommes ses disciples et ses amis de choix. De plus, lorsque nous sommes élevés en amour et que notre pensée demeure nue et sans images, telle qu'elle a été créée par Dieu, alors nous sommes sous l'action de l'Esprit et nous devenons les fils de Dieu (18) .
Retenez bien cette parole et cette maxime et réglez, d'après cela, votre vie. Voyez comment le Christ, Fils de Dieu, voulant par amour donner sa vie pour nous, se livra aux mains de ses ennemis jusqu'à la mort, afin d'être pour son Père et pour le monde entier un serviteur obéissant. Sa volonté appartenait à celle de son Père et il accomplissait ainsi toute justice, il nous enseignait toute vérité et son esprit s'élevait jusqu'à une éternelle et bienheureuse jouissance. C'est alors qu'il dit : « Tout est consomme (19) . Père, je remets mon esprit entre vos mains (20) .»
À ces paroles, le prophète David, parlant au nom de tous les justes qui devaient suivre le Christ, avait répondu: « Seigneur, Dieu de vérité, vous m'avez racheté (21) . » Nous ne pouvons, en effet, nous racheter nous-mêmes, mais lorsque nous suivons le Christ, comme je l'ai expliqué ci-dessus, de tout notre pouvoir, nos œuvres s'unissent aux siennes et sont ennoblies par sa grâce. Il nous a donc rachetés par le mérite de ses œuvres et non des nôtres, nous donnant ainsi liberté et salut. Mais pour que nous puissions goûter et posséder cette liberté, il faut que son Esprit consume le nôtre d'amour et le plonge dans l'abîme de ses grâces et de sa libre bonté. Notre esprit y est baptisé, rendu libre et uni à son esprit.
Voyez, c'est là que meurt en nous toute propriété de volonté, pour faire place à la volonté de Dieu, de sorte que toute possibilité ou capacité de vouloir autrement que Dieu, disparaît, sa volonté étant devenue nôtre; et telle est la racine de la vraie charité.
La naissance nouvelle, qui nous vient de l'Esprit de Dieu, rend aussi notre volonté libre, parce qu'elle ne fait plus qu'un avec la volonté libre de Dieu. Notre esprit, sous l'action de l'amour, est élevé et emporté jusqu'à l'unité d'esprit, de volonté et de liberté avec Dieu. Et dans cette liberté divine l'esprit de l'homme est élevé en amour au-dessus de sa propre nature, c'est-à-dire au-dessus des peines, du labeur et du dégoût, au-dessus de l'anxiété, du souci et de la crainte de la mort, de l'enfer et aussi du purgatoire, au-dessus enfin de toute épreuve à supporter dans le corps et dans l'âme, dans le temps et dans l'éternité. Car, qu'il s'agisse de consolation ou de peine, de donner ou de recevoir, de mourir ou de vivre et de tout ce qui peut arriver de triste ou de joyeux, tout cela demeure au-dessous de cette liberté amoureuse où l'esprit de l'homme est uni à l'Esprit de Dieu.
Ils sont vraiment pauvres d'esprit ceux qui n'ont ainsi rien conservé en propre; et c'est pourquoi ils sont bienheureux, car l'amour de Dieu est leur vie.
Ils sont bienheureux encore davantage, parce qu'ils sont doux et humbles: de sorte que, quelque fardeau et quelque peine qu'ait à porter la nature, ils ont toujours la paix de cœur et d'esprit.
En troisième lieu, ils sont bienheureux parce qu'ils gémissent et pleurent sur leurs défaillances journalières ainsi que sur le péchés de tous les hommes, souffrant de voir Dieu si peu connu, si peu aimé et si peu honoré en comparaison de sa haute dignité.
De là naît la quatrième béatitude, qui consiste en une faim et une soif, un désir brûlant et éternel que Dieu soit aimé et loué de toute créature au ciel et sur la terre.
Puis on s'élève à la cinquième béatitude, où, du fond du cœur, humblement et libéralement, on souhaite que Dieu répande sa grâce et ses faveurs au ciel et sur la terre, afin que tous soient comblés de ses dons, lui rendent grâces et le louent éternellement.
La sixième forme de béatitude en dépend et elle convient à ceux qui, d'un cœur pur et dépouillé d'images, reçoivent les grâces et les dons de Dieu et en même temps persévèrent d'une façon stable dans une louange pleine de reconnaissance : ce sont là ceux qui contemplent Dieu.
De cette contemplation vient la septième forme de béatitude, qui consiste en un retour amoureux en Dieu et dans la paix divine, où entrent le cœur et les sens, le corps et l'âme, avec toutes les puissances, en compagnie de tous les bienheureux présents et à venir : c'est là toute l'escorte et la suite de ce retour amoureux vers Dieu et vers la vision de la paix divine. Ceux qui font l'expérience de cette forme de béatitude sont bienheureux, ce sont les pacifiques, qui possèdent la paix avec Dieu, avec eux-mêmes et avec toutes les créatures. C'est pourquoi ils sont appelés les fils de Dieu; et c'est en parlant d'eux que le Prophète dit : « Vous êtes dieux et fils du Très-Haut (22) . »
Mais aussitôt après il ajoute: «Vous mourrez comme des hommes et vous tomberez comme l'un des princes (23) . »
Et par là on entend la dernière forme où s'achève notre béatitude; car, de même que nous montons, par la puissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, jusqu'à la vision de la paix divine, où nous sommes fils de Dieu, de même nous devons descendre avec lui par la pauvreté, la misère, la tentation, la lutte contre notre chair, contre le démon et contre le monde. C'est dans la lutte, en effet, qu'il nous faut vivre et mourir, comme de pauvres hommes, ainsi qu'a fait le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui est un prince élevé au-dessus de toutes les créatures. Il s'est abaissé, il s'est vraiment jeté sous les pieds de tous les pécheurs, souffrant la pauvreté, la misère, la faim, la soif, la tentation, le mépris, la lutte, le besoin, la confusion, la honte et toutes les épreuves possibles à l'extérieur et à l'intérieur. Au milieu de tout cela, il demeurait obéissant et doux comme un agneau. Enfin, pour nous garder dans son royaume, il a consenti à mourir comme un homme pauvre et misérable.
Cependant, si nous voulons devenir bienheureux et demeurer éternellement avec lui, nous devons nous conserver nous-mêmes dans sa grâce. Pour cela, il faut affliger et crucifier notre chair et notre nature, en résistant aux tentations, aux vouloirs et aux désirs mauvais qui peuvent s'élever en nous contre l'honneur de Dieu. De cette façon nous pourrons toujours monter avec Notre Seigneur Jésus-Christ vers son Père céleste comme des fils libres, mais aussi descendre avec lui jusqu'à la souffrance, les tentations et toutes les épreuves, comme ses fidèles serviteurs.
Serions-nous d'ailleurs si éprouvés et si exercés en vertu qu'il nous fût facile de nous recueillir avec le Christ aussi souvent que nous le voudrions, nous devrions cependant souffrir persécution; car nous sommes instables et répandus en une foule de pensées et d'imaginations, tant que nous vivons ici-bas dans le temps. Aussi le Christ dit-il: «Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux (24) .» Or, le royaume des cieux c'est le Christ vivant en nous avec sa grâce, et le royaume de Dieu souffre violence; c'est par la force du Christ qui vit en nous et lutte avec nous que nous gagnons et conquérons ce royaume.
Ainsi lorsque les hommes nous injurient et nous maudissent, nous persécutent et disent de nous toute sorte de mal, injustement et mensongèrement, parce que nous servons Dieu, nous devons nous en réjouir, selon la parole du Christ, car nous avons une récompense pleine et surabondante dans le ciel (25) .
Nul aussi ne sera couronné que celui qui aura légitimement combattu (26) . C'est pourquoi il vaut mieux être avec le Christ dans la tribulation et la souffrance, que d'être sans lui dans la joie et les délices. Il a dit, en effet, par le Prophète: « L'homme qui est dans la tribulation je le délivrerai, parce qu'il a espéré en moi, et je le protégerai parce qu'il a connu mon nom. Il m'a invoqué et je l'écouterai. Je suis avec lui dans la tribulation : je l'en arracherai et je le glorifierai (27) . » Et ailleurs le prophète David dit: « Seigneur, vous nous avez préparé une table contre ceux qui nous causent de la tribulation et de la souffrance (28) . »