Voici maintenant quatre marques de l'amour éternel de Dieu, si hautes et si grandes, que toute la sainte Écriture, depuis le commencement, y prend sa racine (48) .
La première, c'est que Dieu a créé l'homme, par amour, à son image et à sa ressemblance. La seconde, c'est que le Fils de Dieu, la Sagesse éternelle, a pris par amour la nature humaine, la revêtant de sa propre personnalité. La troisième consiste en ce que le même Fils de Dieu, Jésus-Christ, est mort par amour et nous a rachetés par son précieux sang, puis nous a purifiés dans le baptême de tous nos péchés. C'est ainsi que, nous élevant au-dessus de notre nature, il nous a unis à lui dans l'esprit de son amour. La quatrième marque, c'est qu'il nous a donné sa chair et son sang, tout ce qu'il a reçu de notre nature et tout ce qu'il est, Dieu et homme, en aliment et en breuvage, afin de vivre en nous et de nous donner vie en lui pour l'éternité.
Notez maintenant avec grand soin ces quatre marques d'amour : je vais vous les expliquer plus clairement encore.
Dieu, de toute éternité, a tant aimé le monde qu'il nous a donné son Fils unique de quatre manières.
Premièrement la sainte Écriture nous enseigne que Dieu le Père céleste a créé tous les hommes à son image et à sa ressemblance. Son image, c'est son Fils, sa propre Sagesse éternelle : « Toutes choses y ont vie, dit saint Jean, tout ce qui a été créé était vie en lui (49) » : et cette vie n'est rien autre que l'image de Dieu, dans laquelle éternellement Dieu a connu toutes choses et d'où viennent toutes les créatures.
Ainsi donc cette image, qui est le Fils de Dieu, est éternelle, antérieure à toute création. C'est en relation avec cette image éternelle que nous avons tous été créés (50) , Car dans la partie la plus noble de notre âme, domaine de nos puissances supérieures, nous sommes constitués à l'état de miroir vivant et éternel de Dieu; nous y portons gravée son image éternelle et aucune autre image n'y peut jamais entrer (51) . Sans cesse, ce miroir demeure sous les yeux de Dieu et participe ainsi avec l'image qui y est gravée à l'éternité même de Dieu. C'est dans cette image que Dieu nous a connus en lui-même, avant que nous fussions créés, et qu'il nous connaît maintenant, dans le temps, créés que nous sommes pour lui-même. Cette image se trouve essentiellement et personnellement chez tous les hommes (52) ; chacun la possède tout entière et indivisée, et tous ensemble n'en ont pas plus qu'un seul. De cette façon, nous sommes tous un, intimement unis dans notre image éternelle, qui est l'image de Dieu et la source en nous tous de notre vie et de notre appel à l'existence. Notre essence créée et notre vie y sont attachées sans intermédiaire, comme à leur cause éternelle.
Cependant notre être créé ne devient pas Dieu, pas plus que l'image de Dieu ne devient créature. Car nous sommes créés à l'image, c'est-à-dire pour recevoir l'image de Dieu; et cette image est incréée, éternelle, le Fils de Dieu même. Dans l'essence de Dieu, elle est toute l'essence, et dans sa nature, elle est toute la nature.
La nature en Dieu est féconde, elle possède la paternité, elle est Père; et par la fécondité de cette nature, le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père. Mais le Fils est dans le Père en sa qualité de Fils et sans être détaché de lui, comme un fruit immanent de la nature divine (53) . Et c'est pourquoi la nature appartient tout à la fois au Père qui engendre toujours et au Fils qui est sans cesse engendré: mais au terme même de la génération, le Fils est une seconde personne éternellement engendrée du Père; et de leur mutuel amour procède, comme une ardeur brûlante, le Saint-Esprit, la troisième personne, qui se répand dans toutes les créatures prêtes à le recevoir.
La partie supérieure de notre âme est toujours prête (54) , parce qu'elle est toute dépouillée et sans images; elle contemple sans cesse et s'incline vers son principe. Et c'est pourquoi elle est comme un miroir éternel et vivant de Dieu, recevant toujours et sans interruption la génération éternelle du Fils et l'image de la sainte Trinité (55) , en qui Dieu se connaît, selon tout ce qu'il est, essence et personnes. Car cette image est toute essence et dans chacune des personnes elle est toute la nature. Et cette image, nous la possédons tous, comme une vie éternelle, en dehors de nous-mêmes, avant d'être créés; et dans notre nature créée, elle est la super-essence de notre essence et vie éternelle. De là vient que la substance de notre âme possède trois propriétés qui ne font qu'un dans la nature (56) .
La première propriété de l'âme, c'est une nudité essentielle, sans images : par là nous ressemblons et nous sommes unis au Père et à sa nature divine.
La seconde propriété peut être appelée la raison supérieure de l'âme; c'est une clarté de miroir, où nous recevons le Fils de Dieu, la vérité éternelle. Par cette clarté, nous lui sommes semblables, mais dans l'acte de recevoir, nous sommes un avec lui.
La troisième propriété, nous l'appelons l'étincelle de l'âme: c'est une tendance intime et naturelle de l'âme vers sa source; et c'est là que nous recevons le Saint-Esprit, l'Amour de Dieu. Par cette tendance intime, nous sommes semblables au Saint-Esprit; mais dans l'acte de recevoir nous devenons un esprit et un amour avec Dieu.
Ces trois propriétés constituent une seule substance indivisée de l'âme, un fonds vivant, domaine des puissances supérieures. Ressemblance et union sont en nous tous par nature; mais pour les pécheurs, elles demeurent cachées dans leur propre fond sous l'épaisseur de leurs péchés.
Ainsi donc si nous voulons découvrir et connaître le royaume de Dieu qui est caché en nous, il nous faut mener intérieurement une vie vertueuse, et extérieurement une vie bien ordonnée et informée par la vraie charité. Imitant ainsi le Christ en toutes manières, nous pourrons, au moyen de la grâce, de l'amour et des vertus, nous élever jusqu'au sommet supérieur de nous-mêmes, où Dieu vit et règne. Nous ne pouvons, en effet, contempler ni connaître la béatitude qui est Dieu même par une lumière naturelle, ni par aucun artifice ou industrie quelconque, mais seulement par la grâce divine. C'est pourquoi Dieu nous a donné les puissances supérieures de notre âme afin d'y recevoir sa ressemblance, c'est-à-dire sa grâce et ses dons, qui nous renouvellent, nous élèvent au-dessus de la nature et nous rendent semblables à lui par l'amour et les vertus (57) .
Cette ressemblance surnaturelle avec Dieu, que nous donnent la grâce et les vertus, élève notre mémoire jusqu'à une nudité sans images, notre intelligence à la vérité simple et notre vouloir à la liberté divine : et ainsi sommes-nous semblables à Dieu par la grâce et les vertus, et, ce qui dépasse la ressemblance, unis à lui dans la béatitude. Tel est le premier gage d'amour donné par Dieu à la nature humaine, de nous avoir créés à son image et à sa ressemblance.
Mais lorsque le premier homme, Adam, cessa d'obéir et transgressa l'ordre du Seigneur, il perdit en même temps par son péché la ressemblance avec Dieu; il fut banni du paradis et se vit fermer l'entrée du royaume de Dieu pour lui et pour nous tous avec lui.
Ce fut l'occasion pour Dieu de nous donner à tous un second gage d'amour, en envoyant son Fils unique dans notre nature, afin qu'il fût homme avec nous et notre frère à tous. Et le Fils de Dieu s'est humilié pour nous élever; il s'est appauvri pour nous enrichir; il s'est livré au mépris pour nous combler d'honneurs.
Toutefois ses humiliations ne l'ont pas fait déchoir, car il est demeuré ce qu'il était, tout en prenant ce qu'il n'était pas. Il est demeuré Dieu en devenant homme, afin que l'homme devînt Dieu. Il a pris notre humanité à tous, comme un roi prend les vêtements de ses familiers et de ses serviteurs, de sorte que nous sommes revêtus avec lui du même vêtement, qui est la nature humaine.
Mais en même temps, comme privilège unique, il a donné à son âme et à son corps né de la toute pure Vierge Marie, le vêtement royal de sa personnalité divine. Par nature ce vêtement n'appartient qu'à lui seul, car il est Dieu et homme en une seule personne. Pour en être revêtus nous-mêmes avec lui, il nous faut sa grâce, qui nous donne le pouvoir de l'aimer de telle sorte que nous nous renoncions nous-mêmes et dépassions notre personnalité créée. De cette façon se constitue pour nous l'union avec sa personne, qui est la vérité éternelle.
Par nature, en effet, vous le savez, nous sommes tous nés enfants de colère, homicides, transfuges du royaume de Dieu. C'est le fait du premier homme qui, par sa désobéissance, a perdu la grâce qu'il devait transmettre à tous ses descendants dans la nature humaine. Pour expier ce péché, le Père nous a envoyé son Fils, qui a pris notre nature et par l'opération du Saint-Esprit s'est fait homme. Mais cela ne suffisait pas pour que nos péchés fussent pardonnés, car le Père voulait les punir selon la justice. C'est pourquoi il livra son Fils à la mort pour expier les péchés du monde, et le Fils se soumit à la mort, et le Saint-Esprit consomma cette œuvre en amour.
C'est là le troisième gage d'amour, qui consiste en ce que le Fils de Dieu nous a délivrés par sa mort et nous a, par son sang précieux, rachetés et payés devant la face de son Père. C'est donc grâce à sa mort que nous vivons. Nous avons été purifiés par lui dans la fontaine de sang et d'eau qui jaillit de son côté; son sang nous a rachetés et l'eau nous unit à son Esprit en amour. Ainsi demeurons-nous sans cesse en lui, ne formant en esprit qu'une même vie avec lui. Et c'est ce que nous montre l'eau qui est mêlée avec le vin dans le calice où l'on consacre son sang; car dans cette eau unie au vin à la consécration, nous voyons le peuple du Christ qui lui est uni et vit dans son sang; et c'est là une vie que nul ne peut posséder ni connaître s'il n'est chrétien fidèle, uni au Christ dans son amour.
Enfin, il y a un quatrième gage d'amour, que le Christ a laissé à ses amis de choix qui vivent en lui. Ce gage, nous le reconnaissons à ceci : que le Christ a voulu nous donner, comme nourriture et soutien, un aliment et un breuvage de grand prix, sa chair et son sang, qui de droit n'appartiennent qu'à lui seul. Lui-même a dit en effet: « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui; il ne mourra pas, mais vivra éternellement (58) » Ce qu'il faut entendre spirituellement d'une vie semblable à celle des anges et des saints, qui ont le Christ pour nourriture et pour breuvage, et ne se servent pour cela ni de dents ni de bouche. Car le Christ est le pain vivant du ciel; le Père l'a envoyé au monde et avec amour nous le mangeons et nous en repaissons spirituellement comme font les anges et les saints dans le ciel, et comme le Christ lui-même dans son amour nous consomme tous en lui.
Ainsi, consommer et être consommé, c'est avoir une vie éternelle et bienheureuse dans le Christ, et toutes les fois que l'on pense par amour au bien-aimé, il est de nouveau nourriture et breuvage. Cependant, ceux qui font ainsi ont plus de désirs pour le saint Sacrement, en même temps que plus de capacité et d'aptitude que les autres hommes; car ils aiment les moyens et pratiques de la sainte Église, tels que le Christ les a établis et ordonnés pour son honneur et l'utilité de son peuple. Aussi ils grandissent sans cesse et se fortifient en grâce et en toutes vertus, tant par l'intérieur que par l'extérieur; car tout ce qu'ils ont spirituellement à l'intérieur, ils le reçoivent encore extérieurement dans le saint Sacrement. Saints par ce qu'ils reçoivent, plus saints encore par ce qu'ils possèdent, les deux procédés réunis leur donnent la suprême sainteté.
Ceux, au contraire, qui reçoivent le saint Sacrement indignement, en état de péché mortel, prononcent eux-mêmes leur condamnation. Quant à ceux qui ne le reçoivent ni en esprit, ni sacramentellement, ils sont morts devant Dieu, vivant simplement selon la nature, en dehors de la grâce.
J'ai dit comment nous devions le recevoir et comment l'on consomme et l'on est consommé.