Telle est notre cinquième clôture, où notre intelligence nue est élevée et établie, tandis qu'elle regarde fixement et contemple avec une vue simple dans la lumière divine. Tous ceux que l'amour conduit là, ce sont les élus de Dieu ; car ils y trouvent une vie contemplative élevée à un amour éternel. La vie raisonnable qu'ils portent en eux est remplie de grâce, de charité et de saintes pratiques. Enfin, dans la partie inférieure d'eux-mêmes ils ont une vie sensible pleinement soumise aux commandements de Dieu, avec des mœurs honnêtes et la pratique des bonnes œuvres extérieures, aux yeux de tous.
Lorsque ces trois vies sont possédées et pratiquées comme une seule vie, chacune dans sa sphère, l'homme devient parfait ; car au-dessus de lui-même, il est uni à Dieu d'amour pur dans la lumière divine ; en lui-même, il possède la ressemblance avec Dieu, par la grâce et l'ensemble ordonné des vertus ; enfin, dans la partie inférieure, il reçoit la ressemblance avec l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par la pénitence et le mépris de la chair et du sang ainsi que de toute tendance désordonnée de sa propre nature.
Mais aujourd'hui on rencontre d'autres hommes (18) qui s'imaginent être parfaits et qui, cependant, diffèrent en tout des précédents. Ce sont ceux qui, au moyen d'une sorte de vide, de dépouillement intérieur et d'affranchissement d'images, croient avoir découvert une manière d'être sans mode et s'y sont fixés sans l'amour de Dieu. Aussi pensent-ils être eux-mêmes Dieu ; car ils se trouvent sans amour, sans forme, sans images, sans connaissance et étrangers à toute vertu. Quant aux sacrements et aux pratiques de la sainte Église, les jeûnes, les veilles, les prières, les chants et les lectures, comme aussi les ordres religieux et leurs règles, les saintes Écritures et tout ce que les saints ont pratiqué depuis le commencement du monde, tout cela ils l'estiment comme peu de chose et de nulle valeur ; car ils sont élevés à un état de non-savoir et d'absence de modes auquel ils s'attachent : et ils prennent cet être sans modes pour Dieu. Et comme ils n'aiment pas Dieu et possèdent le repos dans l'être sans modes, ils se figurent que dans l'éternité disparaîtra toute hiérarchie de vie et de récompense, et toute distinction, et qu'il n'y demeurera rien autre qu'un seul être essentiel éternel, sans distinction personnelle entre Dieu et les créatures. Et c'est bien là l'impiété la plus insensée et la plus perverse qui fut jamais parmi les païens, les juifs ou les chrétiens.
C'est pourquoi je désire que vous demeuriez toujours élevée à votre cinquième clôture, y contemplant, aimant, regardant, poursuivant votre Dieu, de sorte que votre esprit s'anéantisse et vienne défaillir dans l'amour, pour devenir lui-même amour dans l'amour, un esprit et une vie avec Dieu. Et c'est là votre sixième clôture.