Il y a une chose dans le coeur de l'homme qui est plus petite qu'une idée et plus grande qu'une idée... Plus petite parce qu'elle n'est pas une idée, et plus grande parce qu'elle est à la racine de la conscience. Cette chose, c'est l'image de Dieu imprimée dans l'âme créée.
L'homme juste possède trois vies, dont deux sont défectueuses et imparfaites et la troisième est parfaite.
La vie inférieure est corporelle et sensible. Elle souffre la faim et la soif et l'on doit l'entretenir et la nourrir. Aussi longtemps que la faim et la soif, le goût et l'appétit demeurent, le corps reçoit sa force et sa nourriture. Mais lorsque la satiété survient, si on voulait prendre davantage avant d'avoir digéré le reste, on nuirait à sa santé ; car la faim et la satiété ne peuvent demeurer ensemble dans un corps en santé. Ainsi donc l'homme dans la partie inférieure de lui-même est sans noblesse, infirme et voué à la mort.
La vie moyenne en nous est spirituelle, et, chez tout homme juste, elle est conforme à la raison (22) . Elle aspire à la science et à la sagesse, à la dévotion et à la ferveur, à la charité et à la droiture, enfin à toutes les vertus, Et plus nous désirons, plus nous acquérons de sagesse, comme aussi plus nous possédons de sagesse, plus nous désirons toujours en avoir. Aussi cette vie est-elle imparfaite en elle-même, parce qu'il lui manque toujours quelque chose, et ses désirs ne peuvent être comblés par rien moins que Dieu lui-même.
C'est pourquoi Dieu nous a donné une vie au-dessus de nous-mêmes, c'est-à-dire une vie divine, qui n'est autre chose que contempler et regarder Dieu assidûment, adhérer à lui d'amour pur, goûter, jouir et se fondre d'amour, en renouvelant sans cesse cet acte même. Car lorsque nous sommes élevés au-dessus de la raison et au-dessus de toutes nos œuvres à une vue simple, nous passons alors sous l'action de l'Esprit du Seigneur ; une influence intime de Dieu s'empare de nous, une lumière divine nous éclaire, comparable à celle dont le soleil illumine les airs ; enfin comme le fer est pénétré par la puissance et la chaleur du feu, ainsi sommes-nous pénétrés, transformés, de clarté en clarté, en l'image même de la sainte Trinité (23) .
C'est, en effet, la lumière créée de la grâce divine qui nous élève et nous éclaire, de façon à nous faire contempler la lumière incréée qui est Dieu même, et ainsi par le moyen de l'amour nous sommes portés intimement et façonnés à nouveau en notre image éternelle qui est Dieu. C'est là que le Père nous rencontre et nous aime dans le Fils, et que le Fils aussi nous rencontre et nous aime du même amour dans le Père. Enfin, le Père et le Fils nous tiennent embrassés dans l'union du Saint-Esprit, en une bienheureuse jouissance qui ira sans cesse se renouvelant pendant toute l'éternité, selon la connaissance et l'amour, le Fils naissant éternellement du Père, et le Saint-Esprit émanant toujours de l'un et de l'autre. Car si connaître et aimer venaient à disparaître en Dieu, du même coup disparaîtraient la naissance éternelle du Fils et l'émanation du Saint-Esprit. Dès lors plus de Trinité des personnes, plus de Dieu ni de créature, ce qui est tout à la fois impossible et une folie intolérable à la pensée.
Dieu, au contraire, n'a rien fait de plus beau ni de plus noble au ciel et sur la terre que l'ordre et la distinction qui règnent entre toutes les créatures. Car bien que nous soyons tous réunis en un seul amour, un seul embrassement et une seule jouissance de Dieu, néanmoins chacun conserve sa vie et son état propre en grâce et en vertus. Chacun reçoit de Dieu grâces et dons, selon son mérite et selon qu'il lui ressemble par ses vertus. De même aussi chacun s'attache-t-il et adhère-t-il à Dieu plus ou moins, suivant la faim, la soif et l'ardeur qu'il a pour lui. C'est selon cette mesure qu'il peut sentir Dieu, le goûter et en jouir ; car Dieu est l'aliment et le bien de tous, et chacun le goûte selon l'excellence de sa vie, de ses désirs et de sa santé spirituelle. Et de même que les étoiles du ciel se distinguent en clarté, en hauteur, en grandeur et en puissance d'influence sur toutes les créatures qui sont ici-bas, de même entre tous ceux qui aiment Dieu y a-t-il distinction selon la clarté de l'intelligence, la hauteur de la vie, la grandeur d'amour et l'influence puissante qui se répand autour d'eux.
Vous voyez parfois, en été, s'élever dans l'air deux vents impétueux qui courent à l'assaut l'un de l'autre ; puis viennent le tonnerre et les éclairs, la grêle ou la pluie, parfois même la tempête désastreuse. Or, on peut remarquer quelque chose de semblable dans cet amour impétueux et violent qui élève l'esprit de l'homme jusqu'à l'union avec l'Esprit du Seigneur. L'amour met en contact l'un et l'autre, et il y a entre eux mutuelle invitation et offrande de tout leur être et de tout leur pouvoir. La raison alors s'illumine et s'éclaire, elle veut savoir à jamais ce que c'est que l'amour et connaître ce contact qui émeut l'esprit et le fait bouillonner ; tandis que le désir s'enflamme et s'efforce d'expérimenter et de savourer tout ce que la raison illuminée peut pénétrer. De là surgissent dans l'esprit tempête d'amour et grande impatience.
Cependant, l'esprit aimant s'aperçoit bien que plus il reçoit, plus il veut recevoir ; mais la tempête et l'ardeur d'amour qui s'élèvent en lui brûlantes et bouillonnantes ne peuvent être apaisées, et le contact mutuel, sans cesse renouvelé, soulève nouvelle tempête d'amour. Ce sont comme des coups de tonnerre, et le feu de l'amour jaillit semblable à des étincelles de métal en fusion et aux éclairs enflammés du ciel. L'éclair descend jusque dans les puissances sensibles, et tout ce qui vit dans l'homme tend à s'élever jusqu'à l'union, là où surgit le contact d'amour. Or, dans ce contact, les puissances ne peuvent ni opérer, ni demeurer en repos ; mais elles retombent sans cesse en elles-mêmes, sans pouvoir cependant demeurer là, puisque la tempête et l'impétuosité d'esprit les forcent de s'élever et de se mettre en mouvement : et ainsi doivent-elles toujours aller et revenir.