Si vous voulez vous exercer en ces quatre manières avec grande dévotion, vous expérimenterez dans le fond de votre puissance aimante la touche du Saint-Esprit, qui ressemble à une source vive d'où montent et se répandent les eaux d'éternelle douceur (26) . Vous connaîtrez aussi dans votre puissance intellective le clair rayonnement du soleil éternel, Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout éclatant de la vérité divine. Alors le Père céleste dépouillera votre mémoire de toute image et il vous appellera, vous invitera et attirera jusqu'à sa très haute unité (27) .
Voyez, il y a ainsi trois portes célestes ouvertes par Dieu à l'âme aimante et qui donnent accès à ses trésors. Et l'âme ouvre toutes ses puissances afin de donner à Dieu tout ce qu'elle est et de recevoir tout ce qu'il est lui-même ; mais ceci dépasse son pouvoir. Car plus elle donne et reçoit, plus elle désire donner et recevoir elle ne peut ni se donner entièrement à Dieu, ni le recevoir pleinement ; car tout ce qu'elle reçoit, comparé à ce qui lui fait défaut, lui paraît peu de chose et comme rien.
Elle ressent alors l'impétuosité, l'impatience et la grande ardeur d'amour, ne pouvant ni se passer de Dieu ni l'obtenir, ni descendre dans ses profondeurs ni monter jusqu'à son sommet, ni l'enserrer ni l'abandonner. Ce sont là cette tempête et cet ouragan spirituels dont j'ai parlé plus haut ; mais traduire ces mouvements impétueux et ces grandes agitations qui naissent de part et d'autre de l'amour, nulle langue n'y saurait suffire. Car l'amour tantôt échauffe le cœur de l'homme, tantôt le refroidit, tantôt l'intimide et tantôt l'exalte : il lui donne la joie, puis la tristesse, il le fait craindre, espérer, désespérer, pleurer, se plaindre, chanter, louer et pratiquer mille autres choses. Tel est le sort de ceux qui vivent dans le transport d'amour. Et pourtant cette vie est la plus intime et la plus profitable que l'homme puisse mener en se servant de ses moyens.
Mais lorsque les procédés humains font défaut et ne peuvent rien de plus, alors aussi commence le procédé divin (28) . Lors donc qu'avec intention droite, avec amour et avec des désirs insatiables l'homme s'attache à Dieu, sans pouvoir cependant parvenir à l'union, à son tour l'Esprit du Seigneur intervient comme un feu violent qui brûle, qui consume et dévore tout en lui, de sorte que l'homme s'oublie lui-même avec toutes ses pratiques et ne se sent plus autrement que s'il était un seul esprit et un seul amour avec Dieu. Ici les sens et toutes les puissances se taisent, ils sont apaisés et rassasiés ; car la source de la bonté et de la richesse de Dieu a tout inondé : le don dépasse tout ce qu'on pouvait désirer. Tel est le premier mode divin auquel est élevé l'esprit de l'homme.
Dans le second mode, qui est approprié au Fils de Dieu, l'intelligence est par lui élevée au-dessus de la raison, au-dessus de toute considération et distinction. L'intelligence dépouillée y est éclairée et toute pénétrée de la lumière divine, de sorte qu'elle peut regarder et contempler avec une vue simple, dans la lumière de Dieu, la clarté divine, la vérité éternelle par elle-même.
Vient ensuite le troisième mode, que nous attribuons à notre Père céleste ; il y dépouille la mémoire de formes et d'images et il élève la pensée purifiée jusqu'à son origine, qui est lui-même. L'homme est alors uni d'une façon stable à son principe, qui est Dieu. Il reçoit en même temps toute puissance et liberté de mettre en action, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, toutes les vertus, en même temps qu'il peut connaître et discerner tout ce qui se pratique conformément à la raison. Il apprend enfin à supporter et à soutenir l'action intime de Dieu et cette transformation opérée par les procédés divins, qui dépassent la raison, ainsi que vous l'avez vu tout à l'heure.
Mais par delà tous les modes divins, il y a une connaissance de vue intérieure sans modes qui fait pénétrer jusqu'à l'essence sans modes de Dieu (29) : essence sans modes, parce qu'elle ne peut être connue au moyen ni de paroles, ni d'actes, ni de modes, ni de signes, ni de similitudes quelconques : mais elle se révèle elle-même à la vue simple de la pensée sans images.
Il y a bien quelques signes et quelques comparaisons qu'on peut employer en passant, afin de préparer l'homme à voir le royaume de Dieu (30) . Imaginez, par exemple, un brasier de feu immense où toutes choses seraient dévorées par une flamme tranquille, ardente, immobile. Tel peut-on considérer l'amour essentiel dans sa tranquillité ; c'est une jouissance qui appartient à Dieu et à tous les saints, au delà de tous modes, de toutes œuvres et pratiques de vertus. C'est un torrent tranquille et sans fond de richesse et d'allégresse, où tous les saints avec Dieu sont engloutis dans une jouissance sans modes. Et cette jouissance est sauvage et déserte comme un lieu perdu : on n'y voit ni modes, ni chemin, ni sentier, ni retraite, ni mesure, ni fin, ni commencement, ni rien qui puisse se rendre ou exprimer en paroles quelconques. Voilà la simple béatitude de nous tous, l'essence divine et notre super-essence, au-dessus de la raison et au delà de toute raison. Pour l'expérimenter, il nous faut trépasser en cela même, au-dessus de notre être créé, en ce point éternel où toutes nos lignes commencent et viennent aboutir, en ce point où elles perdent leur nom et toute distinction, devenant un avec le point lui-même et cet un même qu'est le point, mais demeurant toujours néanmoins en elles-mêmes des lignes qui aboutissent (31) .
Ainsi donc nous demeurerons toujours ce que nous sommes dans notre essence créée, et cependant, sortant de nous-mêmes, nous irons toujours trépasser dans notre super-essence. En elle nous serons ensevelis éternellement comme en un abîme de hauteur, de profondeur, de largeur et de longueur sans retour.
C'est de quoi le prophète Ézéchiel a rendu témoignage en disant des quatre animaux qu'ils allaient et ne revenaient pas en arrière (32) . C'est de même que là où tous les justes unis aux saints jouissent et se reposent au-dessus d'eux-mêmes, sans modes, il n'y a plus de regard en arrière ni de retour possible. Et c'est notre septième clôture, où se trouvent consommées toute sainteté et toute béatitude. Nous devons y demeurer toujours, simples et immobiles, au-dessus de notre être créé.
Cependant, il nous faut posséder les autres clôtures et les embellir avec ordre par la pratique des vertus tant extérieures qu'intérieures, selon les quatre manières décrites plus haut. Et là règne beaucoup de variété, car chacun s'applique à Dieu et s'exerce en lui-même aux vertus, selon le don et la lumière qu'il reçoit et en proportion de son amour et de sa sagesse. Ainsi chacun est possédé de faim et de soif, de goût et d'ardent désir pour Dieu et toutes les vertus, plus ou moins, selon son degré de sainteté et de béatitude, et selon son mérite et sa valeur. Mais quant à la béatitude superessentielle, qui est Dieu même, en qui, au-dessus de nous-mêmes et dans l'effusion de notre être, nous sommes un, elle nous est commune à tous, débordante au delà de toute mesure et incompréhensible à toutes nos puissances. C'est elle que chacun connaît, aime et goûte en lui-même, plus ou moins, selon les différences de sainteté et de béatitude. Et c'est là l'ordre qui règne chez les anges et chez les saints, au ciel et sur la terre, ordre que Dieu a prévu et prédestiné éternellement et qui doit demeurer à jamais. Crions donc tous à plein cœur : O gouffre immense et sans bords, découvrez-nous vos abîmes et faites-nous connaître votre amour ! Serions-nous blessés à mort, quand l'amour nous enserre, il nous guérit.