Chaque soir, lorsque vous allez vous coucher, si vous en avez le temps, relisez ces trois petits livres que vous devez toujours porter avec vous : l'un qui est vieux, difforme et souillé, écrit à l'encre noire ; l'autre qui est blanc et gracieux, écrit en rouge avec du sang ; le troisième enfin qui est bleu et vert, et dont tous les caractères sont d'or fin.
Et tout d'abord c'est votre vieux livre qu'il faut relire il représente votre vie d'autrefois, remplie de péchés et de défauts, chez vous comme chez tous les hommes. Entrez pour cela en vous-même et ouvrez le livre de votre conscience, qui, au jugement dernier, sera étalé grand ouvert devant Dieu et devant le monde entier. Puis examinez, pesez et jugez-vous vous-même dès maintenant, afin de n'être point condamnée. Scrutez votre conscience et voyez quelle a été votre vie, en quoi vous avez pu faillir soit en paroles, soit en œuvres, en désirs, en pensées, en réflexions craintes vaines et désordonnées, espoirs trompeurs ; satisfactions ou souffrances injustifiées ; instabilité et immortification de vous-même ; duplicité et feinte ; actes ou omissions coupables ; entraînement des sens au dehors ou acquiescement intérieur à la sensibilité ; complaisance sensible et recherche des aises ; toutes choses enfin qui ne sont pas selon l'ordre mais en opposition avec la charité, avec les commandements, les conseils et le bon vouloir de Dieu.
Il y en a tant et de formes si variées que nul ne peut les connaître que Dieu seul. Elles ternissent, défigurent et souillent la face de l'âme ; car elles sont écrites avec de l'encre, c'est-à-dire avec la complaisance de la chair et du sang, et avec les penchants terrestres. Aussi en aurez-vous grand repentir en vous-même, et vous jetant la face contre terre, comme le publicain, devant votre Père céleste et devant sa miséricorde éternelle, vous direz avec le Prophète : « Seigneur, j'ai péché ayez pitié de moi, pauvre pécheur. Faites couler dans mon cœur l'eau des larmes et de la contrition véritable, afin que je puisse purifier de ses souillures la face de mon âme, avant de me lever devant vos yeux. Seigneur, octroyez-moi votre grâce et votre pitié, pour me servir d'ornement et de clarté, et que je puisse ainsi vous plaire. Seigneur, donnez-moi la bonne volonté et la persévérance, afin de me renouveler sans cesse dans votre service et dans votre louange. »
Si vous voulez être exaucée, demeurez prosternée à terre, frappez-vous la poitrine, et faites entendre vos cris, vos supplications et vos pleurs. Ne levez pas les yeux, mais pleine de mépris pour vous-même, tenez-vous dans l'humilité et l'anéantissement de tout ce qui est de vous, en faisant souvenir Dieu de sa miséricorde. Et ne cessez que vous n'ayez reçu de lui réponse qui donne paix et joie parfaites à votre cœur. Alors, il vous enlèvera toute anxiété et toute crainte, toute hésitation et frayeur et tout ce qui lui déplait en vous ; il vous donnera la foi, l'espérance et la confiance en lui pour toutes choses, selon que vous en avez besoin pour le temps et pour l'éternité. Enfin vous souhaiterez de vivre pour lui et de lui demeurer fidèle jusqu'à la mort.
Après cela, déposez ce vieux livre. Puis mettez-vous à genoux afin de rendre grâces à Dieu et de le louer, et vous ferez sortir de votre mémoire le livre blanc qui est écrit en lettres rouges et qui contient la vie très innocente de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Son âme est sans tache, pleine de toutes grâces et rouge du feu de son ardent amour. Son corps glorieux est d'une blancheur éclatante, plus brillant que le soleil, au milieu des meurtrissures des coups et du sang précieux dont il est inondé. Ce sont là les lettres rouges qui nous signifient et nous attestent son amour véritable. Mais les cinq grandes plaies forment les lettres capitales qui sont au commencement des chapitres de ce livre. Vous lirez avec grande compassion les lettres ainsi écrites sur son corps vénérable ; mais c'est avec une dévotion intime qu'il vous faut faire mémoire de l'amour qui est dans son âme. Évitez et fuyez le monde trompeur ; car le Christ a ouvert ses bras et il désire vous y retenir et embrasser. Faites votre demeure dans les ouvertures de ses plaies, comme la colombe fait la sienne dans les trous de la pierre. Fixez votre bouche à son côté ouvert, afin de respirer et de goûter la douceur céleste qui s'écoule de son cœur. Regardez votre champion et votre héros, et voyez comme il s'est battu pour vous jusqu'à la mort. Il a vaincu votre ennemi et, par sa propre mort, il a immolé la mort de vos péchés. Il a payé votre dette, et il vous a acheté et acquis par son sang l'héritage de son Père. Puis il est monté devant vous, pour vous ouvrir la porte et vous préparer le lieu de l'éternelle gloire. Ce vous doit être un grand sujet de joie et vous devez graver dans votre cœur l'amour et la passion de votre cher Seigneur, de sorte qu'il vive en vous et vous en lui. Dès lors le monde entier ne vous sera qu'une croix et une tristesse, et vous souhaiterez de mourir afin de suivre votre bien-aimé dans son royaume.
Telle est la lecture du livre blanc.
Levez-vous enfin toute droite et portez vos yeux vers le ciel. Ouvrez à Dieu vos pensées et contemplez le troisième livre, qui est de couleur bleue et verte et dont les lettres sont d'or fin. Par là on entend la vie céleste de l'éternité ; car cette vie possède une clarté d'azur comme l'hyacinthe. Et cette clarté est triple, et elle revêt des nuances vertes qui l'embellissent de mille manières.
La première clarté céleste est sensible. Dieu en a inondé de lumière le ciel supérieur, de même que le monde entier est envahi et illuminé par la clarté du soleil. C'est dans ce ciel que nous vivrons et régnerons avec le Christ, les anges et les saints, en corps et en âme, chaque corps étant revêtu de lumière selon l'étendue des mérites. Et la moindre clarté y sera sept fois plus brillante que le soleil, le corps demeurant impassible et plus agile que la pensée, plus léger que l'air et plus subtil que le rayon de soleil. Dans cette clarté du ciel et dans celle des corps glorieux apparaît la couleur verte semblable à celle de la pierre qu'on appelle jaspe. Cette couleur verte, nous la verrons des yeux de notre corps, et elle est formée de toutes les bonnes œuvres extérieures qui ont été ou seront accomplies jusqu'à la fin du monde, de quelque manière que ce soit, par la mort, par la vie, par le martyre, par l'humilité, la pureté, la libéralité, la charité, les jeûnes, les veilles, les prières, les lectures, les chants, les pénitences multiples et toutes les œuvres vertueuses sans nombre. C'est là cette belle couleur verte qui ornera les corps glorieux, plus ou moins selon le labeur, les mérites et la dignité de chacun.
La deuxième clarté de la vie éternelle est spirituelle ; elle remplit et illumine, au ciel, de science et de sagesse tous les yeux intelligents, afin de leur faire connaître toutes les vertus intérieures. Dans cette clarté se montre une couleur verte, comme celle de la pierre qu'on appelle smaragde c'est comme une verte émeraude, qui dépasse en beauté et en clarté tout ce que l'on peut imaginer, pleine de grâce pour les yeux de l'intelligence. On y voit, en effet, la beauté, les fruits et la variété de toutes les vertus, et c'est la plus belle et la plus gracieuse couleur du royaume du ciel. Plus on regarde attentivement et plus on scrute profondément les vertus et leurs fruits, plus elles sont gracieuses et belles à voir. Elles ressemblent en cela à la pierre précieuse qui s'appelle smaragde. Plus elle est taillée et ciselée, plus elle réjouit les yeux. De cette façon, chaque saint apparaît comme revêtu de la clarté et couleur verte de l'émeraude, rempli de beauté, de grâce et de gloire, chacun selon sa dignité et ses mérites. Et c'est pourquoi Dieu a montré aux saints la gloire du royaume des cieux sous cette couleur verte de la précieuse émeraude.
La troisième clarté céleste est divine, et ce n'est autre chose que la sagesse et la clarté éternelle de Dieu lui-même. Elle réunit et surpasse toute clarté créée ; et en comparaison de la claire sagesse de Dieu, toute connaissance créée, au ciel et sur la terre, est moindre que la lumière d'un cierge en plein soleil, au milieu de l'été. Aussi toutes les intelligences doivent-elles céder devant la clarté et la vérité incompréhensible qui est Dieu. Or, dans cette clarté divine apparaît comme une couleur verte qu'on ne peut comparer à aucune autre, tant la grâce et la gloire qui y brillent éblouissent et aveuglent toute vue et lui enlèvent la faculté de voir. Et ainsi votre troisième livre est une vie céleste où éclate une triple clarté et couleur verte, la première sensible, la seconde spirituelle et la troisième divine.
Ce livre est tout entier écrit d'or fin ; car tout retour amoureux vers Dieu constitue une ligne tracée avec de l'or. Avoir la vraie connaissance de Dieu, de nous-mêmes et des vertus, c'est l'éclat brillant de notre livre. Les vertus avec leurs modes multiples, leur variété et la pratique que nous en faisons, constituent sa couleur verte. Mais désirer intimement, adhérer amoureusement, s'unir divinement, telles sont les lignes éternelles écrites en or dans notre livre céleste.
Voilà pourquoi le Seigneur a parfois montré la vie céleste sous l'aspect du saphir ou de l'arc-en-ciel, où s'aperçoivent de multiples couleurs. Le saphir est jaune et rouge, vert et pourpre mêlé de poussière d'or, et l'arc-en-ciel est de couleur variée. De même aussi les saints sont multiples selon le mode et la diversité des vertus, et tout mêlés de poussière d'or, c'est-à-dire pénétrés d'amour et unis en Dieu. Et quiconque aime se tient en présence de Dieu avec son livre tout clair et de couleur verte, tout brillant de grâce et de gloire.
Élevez donc votre esprit au-dessus de tous les cieux pour lire ces livres. Les saints y apparaissent tout pleins de gloire, quant aux sens extérieurs, en raison de leurs grandes œuvres, et quant à l'intérieur, dans l'esprit, en raison des modes et des exercices multiples de vertus ; mais, par-dessus tout, ils sont élevés en Dieu dans une fruition d'amour. Si donc vous êtes morte dans le Christ à vous-même et à toute chose, et ressuscitée avec lui à une nouvelle vie, cherchez et goûtez les choses d'en-haut et qui sont éternelles. Revoyez vos sept clôtures, examinez avec soin vos trois livres, alors même que vous ne pourriez ni lire ni comprendre pleinement le troisième, car la gloire est sans mesure et tellement profonde qu'on ne la peut pénétrer. Aussi ressemble-t-elle à la smaragde, qui, elle aussi, est impénétrable. Buvez, goûtez, enivrez-vous, puis vous inclinant sur votre livre reposez-vous et endormez-vous en paix éternelle. Et lorsque vous vous éveillerez, aussitôt viendra vers vous ce que vous aimez, ce qui vit dans votre cœur, et à quoi vous êtes plus accoutumée de penser. Soyez constante au service de Dieu et toujours implorez sa grâce. Qu'il y ait de l'huile dans votre lampe, veillez et priez en bonne mesure. Votre Époux vient dans peu de temps il faut être trouvée parmi les vierges sages, afin que Dieu vous reçoive chez les siens, là où le bonheur est sans fin. Puissions-nous tous le rencontrer et que Dieu nous le donne sans faute ! Amen. Amen. Amen.