INTRODUCTION AUX SEPT DEGRÉS DE L'ÉCHELLE D'AMOUR SPIRITUEL
Le livre des Sept degrés de l'échelle d'amour spirituel occupe le point culminant de cette trilogie formée par les trois traités que nous avons groupés, comme formant un ensemble de doctrine. Certains indices peuvent faire penser que la destinataire est ici, comme précédemment, Marguerite van Meerbeke, chantre du monastère des Clarisses de Bruxelles. Les manuscrits utilisés par David, A, D et G (1) , ne contiennent pas, il est vrai, d'indication précise sur ce point. Mais le titre même du chapitre XII, Des mélodies célestes , semble déjà faire allusion à la charge que remplissait la religieuse dans son monastère. D'autre part, il est clair que l'auteur s'adresse à une personne en particulier, et les conseils qu'il lui donne, bien que pouvant convenir à toutes les âmes qui aspirent au véritable amour de Dieu, s'appliquent néanmoins de préférence à une religieuse.
La forme et le nom donnés au traité ne sont pas chose nouvelle dans la littérature ascétique. L'échelle mystérieuse qui apparut à Jacob, lorsqu'il fuyait la colère de son frère Esaü (2) , a souvent servi de comparaison afin de signifier le chemin que doit parcourir une âme pour aller de la terre au ciel. Dès les premiers temps du Christianisme, cette comparaison était usitée, ainsi qu'en font foi les Actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Saint Benoît la reprend dans sa Règle, lorsqu'il parle de l'échelle des douze degrés d'humilité (3) . Saint Jean Climaque, plus tard, développe encore la même pensée et donne à son livre le nom d'Échelle sainte . Mais c'est peut-être à saint Bonaventure (4) que Ruysbrœck a surtout emprunté cette forme des degrés spirituels. Son but, comme celui du Docteur séraphique, est d'élever une échelle de sainteté dont les sept degrés mènent jusqu'à Dieu et à un amour très élevé, qu'on peut appeler un amour transformant et de quiétude. À ce degré, l'amour ressemble à celui de l'éternité, et on pourrait se demander si Ruysbrœck parle déjà de la vie future ou s'il en est encore aux choses de la terre.
Les différentes étapes par lesquelles on s'achemine vers ces hauteurs sont la bonne volonté, la pauvreté volontaire, la pureté d'âme et de corps, l'humilité, la noblesse de vertu. Arrivé là, Ruysbrœck s'arrête, et, durant sept chapitres, il étudie les diverses manières d'exercer l'amour, avec l'aide des hiérarchies angéliques, attentives à nous y prêter leur concours; il expose les deux voies qui mènent à Dieu et met en garde contre les illusions de la fausse sainteté; enfin, il décrit les quatre modes du chant céleste.
Avec le sixième degré, nous arrivons à ce que l'auteur appelle le retour à la pureté de l'intelligence . C'est une des pensées les plus familières à Ruysbrœck que l'âme n'est jamais complètement créée; que, comme le Fils de Dieu naît à toute heure, elle aussi est créée à toute heure, sans cesse en contact avec son principe, recevant sans cesse de lui, formée par lui à l'image de l'exemplaire incréé que Dieu porte en lui de chacun de nous. La perfection et la béatitude consisteraient en un retour absolu à cet exemplaire incréé : non sans doute par une confusion de notre être avec l'être divin, par une transformation d'essence, ce qui serait l'erreur panthéistique. Il ne s'agit pas pour nous, en effet, d'abdiquer notre être créé pour le transformer essentiellement dans l'être incréé et suressentiel que nous avons de toute éternité possédé dans la pensée de Dieu, ce qui facilement conduirait au quiétisme par le panthéisme; mais, ce qui est tout autre chose, il est question d'un retour et d'une transformation, par la connaissance et par l'amour, de tout notre être à l'idéal que Dieu a de nous. Il s'agit, en d'autres termes, de réaliser cet idéal et d'arriver par la grâce à cet état où l'âme n'a plus le souci d'elle-même, ni la pensée d'elle-même, ni rien qui lui soit personnel, mais seulement l'attention à Dieu présent en elle. Toute pensée, tout vouloir, toute affection, tout regard, toute intention, toute activité ont fait définitivement retour à Dieu. Et ce retour, selon Ruysbrœck, est chose possible; c'est le sommet de la vie surnaturelle; c'est l'imitation de l'Incarnation en nous; c'est la confiscation, au bénéfice de Dieu, de tout notre être. Et afin que ce retour à notre être incréé, afin que cette transformation, que cette juridiction de Dieu sur nous et cette pureté nôtre se réalisent, la pureté incréée forme à toute heure notre âme qui dépend d'elle, et la touche sans cesse: Erat lux vera quœ illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum (5) .- Manus tuœ fecerunt me et plasmaverunt me (6) .
De cette façon, la pureté incréée attire notre âme, afin qu'elle se tourne sans cesse vers elle, et vers elle seule.
C'est ce qui fait dire à Ruysbrœck : «La pureté dont il s'agit est éternelle...; toujours présente, elle est prête à se montrer aux pures intelligences qui y sont élevées (7) . » Il s'agit, en effet, de Dieu même, qui est près de nous, dans un présent éternel. Mais pour arriver à ces hauteurs, l'âme doit être entrée dans la pureté absolue et l'affranchissement de tout le sensible, de tout le personnel, de tout le créé. C'est alors seulement que se fait le retour à la pureté de l'intelligence, c'est-à-dire la transformation en l'exemplaire idéal, incréé et infiniment pur, que les âmes possèdent dans la pensée de Dieu.
On s'achemine ainsi vers le septième degré d'amour, que Ruysbrœck appelle le non-savoir et un repos d'éternité . L'union à Dieu un en nature et trine en personnes s'y fait selon le double mode du repos de jouissance et du labeur d'amour, en d'autres termes, par la contemplation et l'action. Et en cela l'âme acquiert une ressemblance plus parfaite avec Dieu, éternellement agissant selon les personnes, et éternellement en repos selon l'essence. L'influence caractéristique des trois divines personnes s'y manifeste de la façon la plus haute, jusqu'à transformer l'âme en un état qui est proche de la béatitude éternelle.
C'est en ces passages surtout que le langage de Ruysbrœck s'élève à des hauteurs de doctrine particulièrement délicates à traiter, et il importe plus que jamais de ne pas travestir sa pensée par une traduction inexacte. Puissions-nous avoir évité cet écueil