Il y a une chose dans le coeur de l'homme qui est plus petite qu'une idée et plus grande qu'une idée... Plus petite parce qu'elle n'est pas une idée, et plus grande parce qu'elle est à la racine de la conscience. Cette chose, c'est l'image de Dieu imprimée dans l'âme créée.
Dans la sixième catégorie se rangent des hommes naturellement orgueilleux, de science subtile, souvent bien réglés dans leur vie extérieure et jouissant du repos, élevés qu'ils sont à une contemplation toute naturelle. Ils sont hautains et superbes, et veulent être supérieurs à tous par la singularité de leur vie. Il faut que tous les hommes leur rendent honneur et vénération à cause de leur haute spiritualité. Mais ils en trouvent peu qui les satisfassent ; car, pour cela, il faudrait concevoir d'eux grande estime. Quant à la vie des autres, soit extérieure, soit intérieure, quelque chose qu'on leur en dise, ils en font peu de cas, appréciant au contraire grandement leur propre vie. Ils veulent enseigner tout le monde et pensent avoir grande sagesse, ne souffrant d'ailleurs d'être instruits ni repris par personne, car ils sont orgueilleux et attachés à leur jugement. Leur intelligence naturelle et le savoir qu'ils ont acquis leur permettent d'ailleurs d'établir solidement et par de bonnes raisons tout ce qui vient d'eux-mêmes, et leur science est ainsi un nouvel aliment pour leur orgueil. Tous ceux qui ne sont pas éclairés de la lumière divine et fondés dans la vraie humilité s'y laissent prendre, et ils estiment grandement une telle subtilité d'esprit et des mœurs si bien réglées. D'autre part, les hommes dont nous parlons, jouissant du repos de la contemplation naturelle, sans être conduits par la grâce de Dieu, omettent souvent de rendre à leur prochain les services que n'oublie jamais la charité. Ils se recherchent, en effet, eux-mêmes dans cette contemplation et leur âme n'est pas droite ; ils préfèrent leur repos à toute œuvre de charité, et en cela ils se trompent, car la charité est un devoir, tandis que la contemplation ne sert de rien sans cette vertu. Mais ils croient que tout ce qu'ils ont ou peuvent acquérir leur est indispensable, car leurs nécessités sont grandes extérieurement et intérieurement.
Ils sont d'ailleurs bien doués au point de vue de l'intelligence naturelle et se complaisent dans leur savoir et leur expérience spirituelle. S'il s'en trouve peu de ce genre sur la terre, ils sont en tout cas indignes des grâces de Dieu. Pour les obtenir, ils doivent dans toutes leurs œuvres et toute leur vie poursuivre d'un cœur humble la louange de Dieu et son honneur, se connaître eux-mêmes et ne point s'élever. Qu'ils aient pour leurs semblables, ornés comme eux de vertus, une estime égale ou même supérieure à celle qu'ils ont pour eux-mêmes. Qu'ils conservent la clarté de leur intelligence, mais qu'ils se maintiennent aussi dans l'humilité et ainsi ils deviendront plus éclairés de la lumière divine et pourront obtenir par le moyen du vide et du désintéressement des choses de la terre une vraie vie contemplative. Qu'ils gardent aussi la bonne attitude que leur donnent les vertus naturelles envers Dieu, envers le prochain et envers eux-mêmes, usant comme il convient de charité, de libéralité et de bonté : ce sera là une vie active bien réglée.
Tous ceux donc qui, par leur vie, se rangent volontairement dans les six catégories mentionnées ici, demeurent tous en dehors des grâces de Dieu et sujets à de graves péchés. Ils ne peuvent être sauvés s'ils ne se convertissent chacun comme il a été dit.
(1) Sap., X, 10. (2) Le terme vermiddelt qui signifie littéralement : séparé par un intermédiaire, rappelle la doctrine exposée par Ruysbroeck dans le Miroir du salut éternel, ch. VIII, à propos de l'homme pécheur : « Ressemblance et union sont en nous tous par nature ; mais pour les pécheurs, elles demeurent cachées dans leur propre fond sous l'épaisseur de leurs péchés. » Cf. Œuvres de Ruysbroeck, t. I, p. 96. (3) EPH., II, ; V, 6. (4) Saint Thomas (Summ. theol., 1a, quaest. XCIII, art. 6) dit de même : « In omnibus creaturis est aliqualis Dei similitude ; in sola creatura rationali invenitur similitudo Dei per modum ima ginis ; in aliis autem creaturis per modum vestigii. » (5) Cette opinion sur l'influence de la chaleur par rapport à la vie des êtres animés était universellement admise des anciens. Saint Thomas la formule ainsi : « vita præcipue consistit in calido, quod est ignis, et humido, quod est aeris. » Summ. theol., 1a, quaest. XCI, art, I. (6) Le système du monde tel qu'on le concevait au moyen âge était géocentrique, selon que l'avait adopté Ptolémée. Dans ce système, la terre occupe le centre du monde. Autour d'elle tournent différentes sphères cristallines qui se superposent. Chaque planète a sa sphère spéciale, qui l'emporte dans son mouvement. Au-dessus des sphères des planètes se trouve la sphère des étoiles fixes. Enfin, enveloppant le tout, une dernière sphère est appelée le premier mobile : cette sphère tourne en vingt-quatre heures autour de la terre, de l'est à l'ouest, entraînant dans son mouvement les sphères inférieures, douées elles-mêmes d'un mouvement propre. Au-delà de toutes ces sphères est l'empyrée ou habitation des élus. Ruysbroeck s'est visiblement inspiré de ce système du monde, mais en le simplifiant. Il parle des trois cieux : le ciel inférieur ou firmament, le ciel moyen dont le sommet est occupé par le premier mobile, enfin le ciel supérieur ou séjour des bienheureux qui enveloppe tout l'univers. Les juifs distinguaient aussi trois cieux superposés : celui de l'air, celui des astres et celui où habite Dieu. Le texte de saint Paul (II Cor., XII, 3) y fait allusion. (7) Il est nécessaire de considérer ce que dit ici l'auteur comme une remarque purement spéculative, car, dans la pratique, cette élévation des puissances supérieures vers Dieu pour y trouver le repos ne peut exister sans la grâce. Mais comme certains hérétiques de son temps prétendaient parvenir à la contemplation par le moyen des seules puissances naturelles, il a tenu à distinguer dès le principe ce qui demeure purement naturel de ce qui est certainement surnaturel. Dans la suite, Ruysbroeck se servira de cette distinction afin d'établir tout son système ascétique et mystique. (8) Tous les auteurs du moyen âge distinguent avec soin deux sortes de mémoire, l'une purement sensible et qui conserve les images, l'autre spirituelle qui est le réceptacle des espèces. intelligibles et qui aide l'homme à penser. C'est de cette seconde mémoire, appelée par Ruysbroeck la pensée élevée, qu'il faut entendre tout ce passage. Cf. S. THOMAS, Summ. theol., 1a, quaest. LXXIX, art. 6. (9) L'auteur suit ici l'enseignement de Saint Bonaventure touchant la connaissance naturelle de Dieu : « Ostenditur quod Deum esse sit menti humanæ indubitabile, tamquam sibi naturaliter insertum. » (Quaest. disp. de mysterio Trinitatis, quaest.I, art. 1.) Saint Thomas s'exprime autrement et il dit que Dieu est connu seulement par l'intermédiaire des créatures : « Deus non est primum quod a nobis cognoscitur ; sed magis per creaturas in Dei cognitionem pervenimus. » (Summ. theol. 1a, quest. LXXXVIII, art 3.) (10) Cette unité n'est autre que le sommet de l'esprit qui porte l'image de Dieu. (11) Saint Thomas établit le rapport qui existe entre les dons et les vertus, lorsqu'il dit « Dona Spiritus sancti sunt principia virtutum intellectualium et moralium, sed virtutes theo1ogicæ sunt principia donorum. » Summ. theol., IIa Ilæ, quæst. XIX, art. 9 ad 4um. (12) Cf. S. lsrnoaa, Comment. in Judic., C. VIII, n.7 ; et S. BONAVENTURE, De donis Spiritus sancti, coll. I, n. II. (13) Il ne faudrait pas pousser à l'extrême ce que dit ici l'auteur, et si la crainte servile doit faire place à la crainte filiale, le désir de gagner le ciel et d'éviter l'enfer ne peut constituer, à lui seul, une marque de servilité ; la charité ne saurait être étrangère à un tel désir.