Le quatrième don divin qui orne l’âme est la force spirituelle. De même que les trois premiers dons décorent, ordonnent et perfectionnent l’homme à l’extérieur et à l’intérieur dans sa vie active, le don de force lui confère extérieurement et intérieurement l’ornement de la vie affective. La force spirituelle élève le cœur au-dessus de toutes les choses temporelles et fait contempler à la raison les propriétés des personnes divines, la puissance du Père, la sagesse du Fils, la bonté du Saint-Esprit. Elle enflamme la puissance affective d’un amour sensible, de sorte que la mémoire se vide et se dépouille de toutes choses, la raison contemple la vérité éternelle dans toutes ses œuvres, et l’affection s’écoule sans cesse avec un amour sensible dans la bonté de Dieu. Toutes les puissances de l’âme, tant intérieures qu’ extérieures, s’élèvent ainsi jusqu’à l’esprit et s’unissent à lui, de sorte que l’homme. négligeant tout ce qui est dans le monde, n’éprouve plus du côté d’aucune créature de contrainte ni d’obstacle qui l’empêche de s’offrir à la bonté de Dieu aussi souvent qu’il le veut. C’est pourquoi il est libre et affranchi vis-à-vis de tout ce qui est créé ; et il possède ainsi la force, parce qu’il est maître de toutes les choses de la terre, ayant toutes les puissances de son âme unies et élevées, chacune adaptée à son action. De cette force et de cette ardeur affective naissent la louange, l’honneur, la dévotion, les prières intimes de bouche, de cœur et d’intention, accompagnées d’actes accomplis en toute franchise. En même temps, l’ardeur de l’affection s’accroît ; car l’objet lui-même, qui est la toute-puissance incompréhensible, la vérité éternelle, la bonté et la libéralité sans fond, est chose si douce à voir que sans cesse l’affection grandit. Sous l’influence de cette affection et de cette contemplation, l’homme ressent au cœur une blessure et une douleur intérieures qui se renouvellent à chaque retour vers Dieu : et chacun de ces retours lui cause une douleur plus grande. Parfois il lui vient une telle suavité et consolation intérieures, qu’il ne peut plus la renfermer en lui-même. Il lui semble que tout le monde a l’expérience de ce qu’il ressent : et alors sa jubilation éclate, car il ne sait comment la retenir. Ou bien, s’il est loin des regards, car Dieu ne veut pas humilier ses amis, il est pris d’une ardeur si grande, intérieurement et extérieurement, d’un bien-être tel dans ses puissances et dans tout son être, qu’il lui semble que son cœur va se briser. De là naissent ivresse et folie ; car Dieu met ses amis hors de sens. Parfois la folie est si grande qu’elle dépasse les limites ; le fou éclate en larmes et en cris, quand il perçoit la touche divine, ou quand, se retournant en lui-même, il entrevoit l’éclair divin.
Ces opérations divines donnent à l’âme un grand désir d’être agréable à Dieu en toute vertu ; c’est ce que produit le don de force. Et lorsqu’on possède ce désir, l’on entend la parole du Christ « Bienheureux ceux qui ont faim et soif spirituelles de la justice (9). » Ce qui consiste à se dépouiller et à s’affranchir de toutes les créatures, et à s’élever d’intention et de désir, d’âme et de corps, avec ses yeux, ses mains et tout son pouvoir, vers la louange et la gloire de Dieu, pour le temps et l’éternité, sans chercher là aucune satisfaction, ce qui serait un partage et un obstacle à la vraie justice. Jamais dans une telle vie d’amour ne manque le bonheur. Celui qui possède d’une façon parfaite le don divin de force spirituelle porte en lui la ressemblance avec les anges du quatrième chœur ; il vit en leur société et est ainsi l’émule de ceux qu’on appelle les Puissances. Ces princes élevés et forts devant le trône de la Trinité, sans cesse remplis en tout leur être d’une affection véhémente, sont toujours pleinement maîtres d’eux-mêmes pour contempler la Trinité. À tous ceux qui leur ressemblent en désir élevé, ils ont le pouvoir de donner la lumière qui conduit à l’attachement d’amour. Ils commandent aux trois chœurs inférieurs de la première hiérarchie, parce qu’ils brûlent d’un amour plus véhément, et ils ont aussi une connaissance plus claire que ceux qui ont à régir, à ordonner et à conduire la vie active. Toujours et sans relâche ils louent de toutes leurs forces : c’est leur œuvre la plus haute. Ils ont aussi plein pouvoir de subjuguer le démon et de l’empêcher de nuire comme il le désire méchamment. Le don de force spirituelle fait encore ressembler à Dieu dans sa nature divine et dans sa nature humaine. Selon la nature divine, en effet, l’Intelligence paternelle contemple sans relâche sa Sagesse infinie qui est son Fils ; et l’éternelle Sagesse, le Fils, contemple toujours l’unité de la nature féconde qui est paternité. De cette contemplation mutuelle en l’unique Sagesse procède l’Amour infini, le Saint-Esprit, l’amour qui est lien d’unité et qui donne aux deux personnes divines comme une faim inassouvie de toujours s’écouler en unité et de sans cesse engendrer dans la très haute Trinité. Le Christ, dans sa nature humaine, élevait et élève toujours ses désirs vers Dieu avec toutes les forces de son âme et de son corps, avec tous ses sens et tout son être. Sans cesse il poursuivait en ses œuvres et en sa vie l’honneur de son Père, il le louait et le remerciait en toute révérence. Dans le plein renoncement de lui-même il avait grande humilité. Il voulait payer notre dette et satisfaire à l’équité.
Avec un tel don divin de force spirituelle on possède l’ornement du quatrième élément naturel, le feu, symbole de la liberté de la volonté, qui se porte à des vertus de choix. L’élément du feu décore tous les autres ; il est le plus noble de tous, car par nature et par noblesse il cherche toujours à monter ; il opère enfin d’une façon très subtile dans toutes les créatures. C’est pourquoi il sert de symbole à la liberté de la volonté, qui, touchée du don divin de force, cherche en toute occasion à s’élever en flammes d’ardent désir. Par là l’âme acquiert la faculté de ne pouvoir plus trouver satisfaction en aucune créature sur la terre. Qu’elle brûle donc maintenant comme le feu en montant toujours en désirs, afin d’être ornée de vertus d’une façon qui soit vraiment digne ; nul ne pourra plus la blâmer, car elle est de noblesse insigne.