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Celui donc qui veut posséder la vraie force spirituelle doit toujours désirer fuir toute préoccupation, contempler la bonté de Dieu et sa riche libéralité ; puis aussi les pauvres hommes qui sont attachés au monde pour leur plus grande misère, empêchés ainsi de louer Dieu avec toute leur puissance ; c’est là grande pitié. Car ils ignorent les délices, qui donnent nourriture et breuvage et font goûter très suave ivresse. Il faut donc que l’on prie Dieu de vouloir bien leur faire grâce, et laisser couler ses largesses : afin qu’ils se convertissent pour la louange et la révérence, et refluent vers l’unité. Ceux qui vivent avec la faim sont en très bonne santé, la faim, dis-je, de la justice. Celui qui se retrouve dans ce qui est dit ici peut certainement penser qu’il est maintenant élevé à la plus haute force spirituelle.
Je veux encore vous enseigner quatre choses qui sont grand obstacle pour posséder le don de force : oublier la bonté de Dieu et la perversité des hommes, c’est grande méconnaissance. Qu’ils soient ainsi égarés et que Dieu leur soit caché : si l’on n’en est point affecté, l’on a bien peu de bonté. Afin qu’ils se convertissent pour louer Dieu et l’honorer : si de cœur on ne le désire c’est avoir amour sans élan. Ceux qui vivent sans grands désirs ne s’élèvent pas bien haut : c’est ce que je vois en ceux-ci, ils ont peu de faim spirituelle.
Maintenant je veux vous révéler quatre choses qui font obstacle et s’opposent à toute vertu : n’avoir souci de Dieu ni des hommes, c’est une honte et un opprobre et un aveuglement très obscur. De ce qu’ils ne s’attachent pas à Dieu d’où coulent les flots de grâce ; si l’on n’éprouve nulle souffrance on est sans compassion. Ceux qui ne se convertissent pas afin de louer leur Seigneur, et ne le désirent pas pour autrui, font preuve de haine et d’envie. Ceux qui n’ont aucune faim de donner satisfaction à ce que demande la justice, ne sont point encore élevés, ainsi que je le remarque bien, à la vraie force spirituelle.
(1) Au premier chapitre du livre I de l’Ornement des noces spirituelles, Ruysbroeck a exposé de nouveau cette doctrine, mais en la précisant. Il a soin alors de marquer davantage le rôle de la grâce prévenante dans cet état qui précède la justification. (2) Il n’y a ici qu’une esquisse rapide de la théorie des dons surnaturels de foi, d’espérance et de charité. Ce qui en fait l’originalité c’est la description donnée par l’auteur des dispositions naturelles qui préparent aux dons divins. Ce qu’il appelle élever la nature aussi haut qu’elle peut aller, ne peut se faire sans une grâce prévenante. Mais cette disposition naturelle qui est docilité ouvre la voie aux vertus surnaturelles, dons gratuits de Dieu et qui dépassent toutes les forces de la nature. Dans cette théorie, qui a le défaut d’être trop brève, Ruysbroeck a du moins marqué clairement l’abîme qui sépare la surnature de la simple nature. (3) Dans la description des dons du Saint-Esprit, Ruysbroeck suit un plan uniforme. Il commence par définir chacun des dons, puis il énumère les vertus qui en naissent. Il note ensuite les ressemblances que chaque don confère à l’homme soit avec les chœurs des anges, soit avec Dieu lui-même et avec l’humanité sainte du Verbe incarné. Chacun des dons divins lui apparaît en outre comme l’ornement d’un des éléments naturels, qu’il prend pour symboles des diverses puissances de l’âme. Enfin il décrit, sous une forme rythmée, les secours aussi bien que les obstacles que l’homme peut rencontrer pour l’acquisition achevée des dons divins. (4) MATTH., V, 3. (5) MATTH., XX, 28. (6) L’interprétation symbolique que nous trouvons ici est traditionnelle. Saint Augustin l’a donnée dans plusieurs de ses écrits, eu particulier dans le de Genesi contra Manichœos, 1. II, c. XIV, et dans le traité de Civitate Dei, 1. XIII, c. XXI. D’autre part, Pierre Lombard l’avait faite sienne : cf. Sentent., lib. II, dist. XXIV, C. VII. (7) MATTH., V, 4. (8) MATTH., V, 5. (9) MATTH., V, 6. (10) MATTH., V, 6 (11) Expression proverbiale qui se rencontre déjà dans le Roman de la Rose. Le sens est celui-ci : c’est une bonne affaire d’acheter le plus avec le moins. (12) Ce qui est dit ici de l’élément du feu s’applique spécialement au soleil, ainsi que nous l’avons vu plus haut.