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Le cinquième don divin qui orne l'âme est le don de conseil. Par la force spirituelle l'homme s'élève vers Dieu en louange et en dévotion, et il s'incline vers les pécheurs avec compassion et miséricorde pour remonter ensuite vers Dieu par le désir et la prière, lui demandant d'avoir pitié des malheureux et de leur accorder la grâce de se convertir pour le louer. Il met, à cette prière et au désir de voir Dieu glorifié, une faim, un amour et une ardeur qui grandissent sans cesse. Dieu, en effet, se montre si libéral et si riche, si aimable et si plein de délices, de joie et de suavité incompréhensibles ! Tous ces attributs divins sont appropriés au Saint-Esprit qui est amour sans mesure. Aussi lorsque l'homme sait cela, c'est-à-dire que l'amour est immense, il comprend que tout le reste doit suivre, car la bonté sans fond abonde en vertu infinie. Il en prend conscience, il le contemple et il le ressent intimement à cause de l'amour et de tous les dons que Dieu a répandus en lui. Il comprend alors très bien qu'à toute heure et sans cesse Dieu s'écoule lui-même avec tous ses dons, et c'est pour lui une cause de grande impatience d'amour. Il ne peut plus se contenir, et il doit s'écouler à son tour avec toutes ses puissances dans la bonté incompréhensible, dans la sublime Trinité et dans la délicieuse Unité, aussi loin qu'il peut y pénétrer. Ainsi se reprend-il à désirer et à se replonger dans l'unité.
À ce moment surgit le don de conseil divin. C'est une touche ou une motion en la mémoire de l'homme (1) ; motion qui vient de l'éternelle génération du Père, engendrant son Fils en la haute mémoire, au-dessus de la raison, dans l'essence même de l'âme. Sous cette touche l'âme devient très noble et très surnaturelle, sans pouvoir néanmoins comprendre ni saisir ce qu'elle ressent. Elle voudrait bien le connaître, mais plus elle regarde attentivement, plus cela lui échappe. C'est ici l'œuvre particulière du Père dans la partie supérieure de l'âme, qui en est favorisée à cause du grand amour et de la grande faim de désirs avec lesquels elle a fait retour à l'unité de son esprit. Sans doute, elle ne parvient pas à l'unité de nature divine, dans laquelle le Père engendre son Fils et le possède dans sa nature féconde, et où les personnes divines, sous l'impulsion de l'amour, reviennent sans cesse avec un amour sans mesure. L'âme élevée au degré que nous disons ne connaît pas l'unité à la manière divine ; car ainsi elle passerait à l'état sans mode et à l'amour de fruition : mais elle la connaît à la manière des créatures, c'est-à-dire d'une façon moins haute, et seulement comme une ressemblance de l'unité divine, et c'est là ce qui cause l'impatience d'amour.
De cette touche de l'âme et de la génération du Fils, Sagesse éternelle, naît dans l'intellect une lumière brillante qui éclaire et illumine la raison d'une clarté singulière. Cette lumière, c'est la Sagesse de Dieu qui la donne pour imprimer à l'intellect de l'âme sa propre ressemblance, pour l'éclairer et l'élever. Et la raison reçoit cette clarté et cette illumination toutes les fois qu'elle s'élève et pénètre dans l'unité par l'ardeur de son désir.
La raison éclairée maintenant voudrait bien savoir ce qui l'empêche de demeurer dans cette unité si douce et comprendre d'où vient la touche qu'elle ressent et ce qu'est cette motion divine. Alors elle regarde avec grande attention et elle découvre au plus profond de la mémoire comme le jet d'une source vive qui jaillirait d'un centre vivant et fécond. Ce centre vivant, c'est l'unité de Dieu, la propriété des personnes et l'origine de l'âme ; car l'unité possède la fécondité, elle est l'origine et la fin de toute créature. Le jet qui sort de cette source, l'attouchement divin est si merveilleux et si doux à l'intelligence, si aimable et si singulièrement désirable à la volonté, que l'âme tombe dans une impatience et une folie d'amour, et sent grandir son ardeur. À nouveau elle se met à rechercher ce qui peut l'empêcher de trouver son repos soit en Dieu, soit en elle-même. Elle scrute du haut en bas son royaume : et sa raison y met une rapidité extrême. Elle regarde ce sommet où elle a fait son retour à l'essence même de sa mémoire, là où les trois puissances supérieures prennent leur source, d'où elles tirent leur origine et retournent d'elles-mêmes vers l'unité. C'est en ce même sommet de l'âme que se fait sentir la touche mystérieuse, ce flot jaillissant de la source divine : et cette touche ébranle l'étincelle de l'âme (2), elle est la source qui apporte avec elle tous les dons divins, selon la dignité et la vertu de chacun. Cependant à ce degré de la contemplation, la touche divine n'est connue que par un sentiment d'amoureuse impatience, ressentie dans l'étincelle de l'âme. Ceux qui sont dans la vie active ne peuvent en faire l'expérience d'une manière aussi élevée ; et pourtant toute leur bonne volonté, tout leur amour et toutes leurs vertus reçoivent la vie et la conservent dans cette étincelle. S'ils ne peuvent connaître la touche divine au même degré que les contemplatifs, c'est qu'ils ne sont pas encore assez élevés dans le royaume de l'âme et dans la vie affective ; car cette touche divine c'est Dieu adhérant à l'âme, en son plus haut sommet. En tant que l'âme comprend et ressent cette touche, c'est quelque chose de créé, mais en tant que celle-ci lui échappe, il s'agit de Dieu même, et alors vient l'impatience d'amour. En cet état élevé, l'âme demeure toujours attachée à l'unité en sa mémoire ; elle se répand à l'extérieur par l'activité de ses puissances, mais le fond même de ces puissances demeure attaché à l'unité. Cependant elle voudrait bien suivre, à travers l'unité, le flot doux comme le miel qui en jaillit, afin d'arriver jusqu'à la source vive d'où il s'échappe ; mais plus elle tend de ce côté avec ardeur de désir, plus elle ressent l'impatience et l'emportement d'amour. Le désir de la créature ne peut atteindre Dieu, car avec une lumière et un amour créés, son opération est limitée ; à ce degré donc, l'âme demeure toujours dans l'ardeur d'amour, et c'est pour elle une vraie noblesse, ainsi qu'une haute ressemblance avec la Sainte-Trinité.
Lorsqu'elle voit qu'elle ne gagne rien, mais que toujours elle perd sa peine, elle se réfugie en son sommet et elle considère son royaume en tous sens, pour voir s'il n'y a pas quelque chose à mettre en ordre et à gouverner. À cet effet, elle députe deux messagers qui descendent dans son royaume l'un est la raison éclairée par la divine sagesse ; l'autre est la promptitude mue et poussée par la touche du Père et par l'emportement d'amour qui est dans l'âme. La promptitude oblige à se hâter à travers le royaume, sous l'action du Seigneur qui la meut et sous l'impulsion de la touche divine et du feu de l'amour. La raison éclairée fait d'attentives remarques, car elle sert la divine sagesse. Ainsi marchent ensemble dans le royaume la promptitude et la raison éclairée et elles règlent et ordonnent toutes choses. Leurs recherches les amènent à constater qu'il y a partout grande pauvreté et grand défaut de vertus, et que le royaume est tout dépouillé de l'orne-ment des nobles actions. La raison peut faire cette remarque, mais elle n'a pas ce qu'il faut pour remédier au mal. Les deux messagers reviennent alors à l'unité et exposent leur requête à l'amour élevé qui languit dans une grande impatience de goûter Dieu d'une façon parfaite. Mais dès que l'amour reçoit ce message et apprend qu'il y a si grand défaut de biens et d'ornement de vertus, il appelle ses deux filles la Miséricorde et la Libéralité, ainsi que leur compagne, la raison éclairée et leur servante à toutes, la promptitude, et tous ensemble ils s'en vont de nouveau dans le royaume de l'âme. La raison éclairée régit et ordonne toutes choses selon la rectitude. ; et, de son côté, l'amour distribue libéralement, pourvoyant à tout besoin avec miséricorde. C'est ainsi que l'homme règle et ordonne le royaume de son âme d'une façon raisonnable, qu'il pourvoit à tout besoin selon la miséricorde, et donne à toute indigence le secours de ses libéralités, établissant de la sorte par l'amour son royaume dans l'unité. Cela s'appelle mener une vie de désir selon la vérité, et c'est la possession parfaite du don divin de conseil. C'est aimer Dieu de toute son âme, et à ceux qui agis-sent ainsi s'applique la parole du Christ : « Bienheureux les miséricordieux, car ils recevront miséricorde (3). » Ils sont vraiment miséricordieux parce qu'ils ont été poussés par Dieu et son amour à parcourir du haut en bas le royaume de leur âme, afin de prendre en pitié toute nécessité. Et ils suivent la miséricorde divine jusqu'à l'unité, qu'ils ne peuvent dépasser.
Les hommes dont nous parlons ressemblent aux anges du sixième chœur, et ils sont leurs émules. On appelle ces anges Dominations, parce qu'ils ont empiré et commandement sur les cinq chœurs inférieurs, qu'ils illuminent, ordonnent et régissent, ayant à un degré plus élevé la lumière et l'ornement des vertus. Ils ont aussi un commerce spirituel avec les hommes qui leur ressemblent en vertus et en clarté de vie ; et ils intéressent le ciel en faveur de toutes les créatures qui sont sur la terre, dans les eaux et dans les airs.
Ces hommes ont aussi une ressemblance avec la très haute et féconde nature de Dieu, car cette noble nature, cause première de toutes les créatures, possède la fécondité, et c'est pourquoi elle ne peut se contenir dans l'unité de paternité ; mue par sa puissance féconde, elle engendre sans cesse l'éternelle Sagesse, le Fils du Père. Toujours et sans cesse le Fils de Dieu est engendré, reçoit la génération et demeure au sein du Père. Néanmoins il est tout entier un même Fils (4). Là où le Père contemple son Fils, la Sagesse éternelle, ainsi que toutes choses en cette même Sagesse, le Fils est engendré et une personne distincte du Père. Et dans l'acte même du Père contemplant son Fils, en cette même Sagesse, le Fils reçoit la génération. Enfin le Père demeurant toujours fécond, le Fils lui demeure sans cesse attaché. Là où la nature est féconde, là le Fils est dans le Père et le Père dans le Fils ; et là où le Père engendre le Fils, là le Fils naît du Père. Enfin là où le Père contemple le Fils et toutes choses dans le Fils, là le Fils est engendré. Et en tout cela il n'y a qu'un seul Fils engendré de la nature féconde qui est paternité.
Quant à l'Amour, c'est-à-dire le Saint-Esprit, ce n'est point de cette génération du Fils par le Père qu'il émane ; mais parce que le Fils est engendré, personne distincte du Père, le Père contemple son Fils engendré et toutes choses en lui et avec lui, comme en leur vie à toutes ; et le Fils à son tour contemple le Père qui l'engendre en sa fécondité et il se contemple lui-même ainsi que toutes choses dans le Père : ce qui est contempler et contempler de retour dans une même nature féconde : c'est de là que vient un Amour qui s'appelle le Saint-Esprit, qui est un lien du Père au Fils et du Fils au Père ; et les personnes sont tout enveloppées et pénétrées de cet Amour qui les fait refluer vers l'unité d'où le Père engendre éternellement. Écoulées dans l'unité, elles n'y peuvent cependant demeurer, en raison de la fécondité de la nature. Cette génération et ce reflux vers l'unité, c'est l'opération de la Trinité de telle sorte qu'il y a là trinité de personnes et unité de nature. Dans la Trinité Dieu opère toutes ses œuvres : de l'unité naît la génération et le reflux des personnes dans une perpétuelle faim d'amour et un éternel désir. Cependant les personnes ne peu-vent demeurer en repos dans l'unité, car cette unité est féconde et la propriété des personnes. Aussi est-elle le mode suprême de l'être divin, au-dessous cependant de l'essence divine, qui est sans modes. L'unité n'est donc pas la béatitude fruitive de Dieu, puisque cette unité consiste dans la fécondité de la nature il n'y a pas là de fruition éternelle ; mais la béatitude fruitive de Dieu ignorant tout mode consiste en l'immersion des personnes divines, toujours en possession de leurs propriétés personnelles, dans l'essence sans mode de Dieu.
Cette sublime nature de Dieu possédant avec plénitude et de toute éternité sagesse, bonté, libéralité, amour infini et miséricorde, le Père tout puissant incline ses regards et considère toutes ses créatures, œuvre de sa sagesse ; il les ordonne, les régit avec discrétion, les attire par sa miséricorde, les enrichit de ses dons avec libéralité, se les unit avec amour et fait entrer dans l'unité avec lui-même tous ceux qui en sont dignes par leurs vertus.