Je veux maintenant vous parler d'une dignité et de vertus plus hautes qui viennent de ce don divin de conseil. Lorsque, sous l'influence de la touche divine, source de ce don, l'âme est portée par la puissance du Père à toute vertu, et qu'éclairée de la lumière du Fils elle vient à connaître Dieu, en sa raison illuminée, selon le mode des créatures, mais d'une façon très lumineuse de cette touche et de cette lumière de la raison le Saint-Esprit fait surgir en l'âme une impatience d'amour qui l'enflamme d'un désir ardent de goûter son Dieu dans une joie incompréhensible. C'est ainsi qu'elle ressemble à la très haute Trinité et à l'Unité féconde. Tout ce que Dieu pourrait lui donner de créé, sans se donner lui-même, la laisserait dans l'impatience et sans repos. Car elle possède la ressemblance et elle soupire vers l'union de fruition, la ressemblance lui ayant déjà donné le moyen de s'élever dans l'unité aussi haut qu'elle le pouvait. C'est d'ailleurs le sommet de cette ressemblance.
Ici commence un degré supérieur du même don de conseil. Tous les êtres raisonnables, anges ou hommes, que Dieu a faits semblables à lui, dans la grâce ou dans la gloire, ont reflué, par le moyen de cette ressemblance, vers l'unité de leur esprit ; ils possèdent une tendance naturelle vers leur propre fond et une adhésion fruitive qui les portent, avec toutes leurs puissances réunies, vers la superessence de Dieu comme vers leur fond propre. Car chaque esprit qui se tourne intérieurement vers son essence doit être considéré selon ses propriétés essentielles et non en son activité (8) ; et toutes les essences ont une affinité et une attache à l'essence simple de Dieu comme à leur cause propre. L'être de créature n'y est pas intermédiaire, car il est ici en son essence, élevé au-dessus de toute activité ; or, toute essence a, sans intermédiaire, son attache à l'essence divine, et les personnes divines elles-mêmes ont fait retour à l'unité et elles ont leur attache naturelle et fruitive à cette même essence. Il y a là comme un abîme béant, une lumière simple ; c'est l'essence elle-même qui apparaît dans l'unité des personnes et dans l'unité de chaque esprit créé rentré en lui-même et soupirant vers la jouissance, au sommet de sa mémoire. Cette lumière incompréhensible illumine l'entendement de l'esprit rentré en lui-même, car elle est la Sagesse éternelle engendrée dans l'âme. En elle, on peut contempler la simplicité d'où provient cette lumière, et cette simplicité c'est la nature de Dieu. Personne ne peut voir cette essence incompréhensible de façon à en jouir, sinon dans cette lumière, qui est le Christ. Il est, dans sa nature divine et dans sa nature humaine, la porte par laquelle tous doivent passer ; et l'on ne peut entrer dans le palais de l'éternelle jouis-sance, sans vivre à l'exemple de son humanité sainte, sans contempler et se recueillir sous son incommensurable clarté.
Cette lumière simple de l'essence divine est un abîme incommensurable et sans mode ; elle enveloppe l'unité des divines personnes, ainsi que l'unité de l'âme et toutes ses puissances ; de sorte que cette lumière simple embrasse et inonde la tendance naturelle foncière et l'adhésion fruitive de Dieu et de tous ceux qu'il s'est unis dans cette lumière, et devient ainsi l'unité fruitive de Dieu et de tous les esprits aimants.
Car tous les esprits s'écoulent ici, au-dessus d'eux-mêmes, selon un mode divin, dans l'unité fruitive, en une lumière indéfinissable. C'est pourquoi, dans cette lumière sans modes où l'on s'engloutit, toute action cesse tant de Dieu que des créatures. Car dans l'essence divine ainsi considérée il n'y a point place pour l'agir ni de Dieu ni des créatures (9) ; les personnes divines elles-mêmes, avec leurs propriétés personnelles, sont attirées dans la jouissance, bien qu'éternelles de nature elles ne puissent jamais disparaître. Or, ce repos tant de Dieu que des créatures vient de la tendance fruitive vers l'essence divine impénétrable et sans modes. Ici Dieu et tous ceux qui lui sont unis sont sous l'information de la lumière simple (10). Sous cette information, l'âme s'aperçoit bien de la venue de celui qu'elle aime ; car elle reçoit dans l'unité de fruition plus qu'elle ne peut souhaiter.
Et quiconque est uni reçoit dans cette information joie et jouissance incompréhensibles. Tous pourtant ne reçoivent pas même joie de béatitude ; car chacun est élevé en dignité selon sa faim, son impatience d'amour et son degré de vertu. Mais il leur est donné un bien commun ; et chacun en est plus ou moins pénétré et débordant selon qu'il a ressenti la faim et l'impatience d'amour. Ce bien néanmoins demeure au-dessus d'eux tous, car les délices infinies sont sans mesure et sans mode. L'âme créée du Christ en est débordante, et elle reçoit plus qu'elle ne peut désirer ; car elle est créée et le bien est immense. L'amour chez Dieu est une propriété infinie qui peut attirer et aimer à l'infini. Or les délices dont nous parlons sont en dehors de tout mode et résident dans l'essence même de Dieu. Les personnes divines opèrent, en tant que personnes, selon le mode qui leur est propre, mais selon l'essence elles jouissent simplement. Elles sont alors débordantes, et toutes remplies de la clarté infinie, elles reçoivent essentiellement plus qu'elles ne peuvent désirer. De là vient que tous ceux qui sont imprégnés de cette jouissance s'écoulent, sous cette lumière, en une certaine absence de modes, car dans la jouissance, la lumière infinie est sans modes. Lorsqu'ils sont ainsi immergés dans l'absence de modes, la lumière ne réside spécialement en aucune de leurs puissances ; c'est-à-dire qu'ils la possèdent d'une façon incompréhensible, et c'est leur plus grande joie. Car s'étant écoulés et perdus eux-mêmes moyennant la jouissance, ils possèdent Dieu comme des délices sans modes et incompréhensibles, et Dieu, à son tour, les possède. Dans cet état que nous appelons « sans modes », il n'y a plus, pour eux, d'action ni de Dieu ni de créature, car c'est la fruition de Dieu et de tous ses saints. Telle est l'adhésion de jouissance de Dieu et de tous les esprits aimants dans la simple essence de Dieu.
Mais si les personnes en leur unité trouvent toujours la jouissance dans l'essence divine, selon leur contemplation mutuelle et leur tendance vers le repos de jouissance, néanmoins cette même unité est féconde, et elle engendre sans cesse l'éternelle sagesse : et du mutuel amour de celui qui engendre et de celui qui est engendré, procède l'Esprit-Saint. C'est là l'opération de Dieu. Sans cesse il opère, car il est une pure opération selon la fécondité de sa nature : et s'il n'opérait pas, il ne serait pas, non plus qu'aucune créature au ciel ni sur la terre. C'est pourquoi il est toujours opérant et sans cesse jouissant. Dans la haute unité de sa nature, Dieu se possède fruitivement, en raison de sa tendance propre vers son essence ; et dans cette même unité il est fécond et engendrant sans cesse son Fils, la Sagesse éternelle. Cette unité est le trône de la Trinité et le triomphe de la puissance paternelle de Dieu ; car la haute nature divine se tient entre la jouissance et l'opération, sans cesse jouissant et sans cesse opérant. Tous ceux qui possèdent la ressemblance avec Dieu, en grâce ou en gloire, sont sous l'influence de la génération du Père, chacun selon sa dignité. Tous opèrent les œuvres vivantes des vertus, en ressemblance avec la très haute Trinité, et ils sont sans cesse attachés selon la fruition à l'éternelle béatitude. Ce sont ceux dont le Christ a dit : « Bienheureux les miséricordieux, car ils recevront miséricorde (11). »
Ils en ont eu pour eux-mêmes, en s'épargnant le détriment d'une défaillance dans la vertu et dans la vie parfaite, et en évitant la douleur de voir Dieu leur refuser ses délices de jouissance. Aussi grâce à la bonté de Dieu ont-ils obtenu miséricorde et connu la jouissance sans fond, où ils se sont engloutis eux-mêmes comme dans un abîme, devenant les trônes et le repos de la très haute Trinité. C'est pourquoi les anges qui sont élevés à ce degré dans le royaume de Dieu sont appelés Trônes parce qu'ils possèdent Dieu et sont possédés par lui. Ils se partagent entre la jouissance et l'action, et s'adonnent à l'une et à l'autre d'une façon parfaite. Ce sont les anges du septième chœur, les derniers de la troisième hiérarchie, plus éclairés et plus élevés que ceux qui appartiennent aux six autres chœurs. De même tous ceux qui sont parvenus par le moyen des dons divins et des œuvres vertueuses au degré de perfection que nous avons décrit, dans la grâce ou dans la gloire, sont aussi appelés trônes. Ils possèdent en effet Dieu par leur adhésion de jouissance à la superessence, et ils sont possédés par lui comme son propre trône et son repos, étant, dans la simple jouissance de l'essence, unis sans différence (12). Dans cette simple unité de l'essence divine, il n'y a ni connaître, ni désirer, ni opérer ; car c'est là un abîme sans modes qui n'est jamais sondé par une compréhension active. Tel est le sens de la prière que faisait pour nous le Christ afin que nous fussions un, comme lui et son Père sont un dans l'amour de fruition et l'immersion dans la ténèbre sans modes. Là est comme perdue et engloutie toute action de Dieu et des créatures.
L'homme qui possède ainsi d'une façon parfaite le don divin de conseil ressemble au firmament du ciel, qui est orné des planètes et des étoiles. C'est par le mouvement de tout cet ensemble que vivent et crois-sent toutes les créatures sur la terre, dans les eaux et dans les airs. De son côté, la partie supérieure du firmament est passive sous l'influence du premier mobile, sous l'impulsion des anges et de la puissance divine : et ainsi le firmament est-il sans cesse agissant par la partie inférieure et passif selon la partie supérieure.