Demandons au Saint Esprit qu'Il nous fasse découvrir la richesse du discours du silence, support d'humilité parfaite qui développera en nous les Dons de ce même Esprit.
Le sixième don divin qui orne et ennoblit l'âme est le don d'intelligence. Déjà sous l'influence de la touche intérieure du Père, de l'illumination de la raison par le Fils et de l'impatience d'amour causée par le Saint-Esprit, l'homme a acquis une parfaite ressemblance avec Dieu. Néanmoins il peut toujours croître en vertus et en plus grande ressemblance ; car son mérite n'est jamais tel qu'il épuise tout ce que Dieu peut donner. Son intelligence n'est jamais si claire qu'elle ne puisse s'éclairer encore. Enfin son amour ne peut jamais être si grand que Dieu soit incapable de l'augmenter. Cependant la touche intérieure, l'illumination de la raison et le feu de l'amour font ressembler l'homme à Dieu d'une manière parfaite. Mais parce que, selon son âme, il est créé d'un néant qui n'a été emprunté nulle part, il a pris conscience de ce rien qui n'est nulle part, et il s'est écoulé jusqu'à se perdre lui-même en s'engloutissant dans l'essence simple de Dieu, comme dans son propre fond et il a trépassé en Dieu. Ce trépas en Dieu c'est la béatitude que chacun reçoit selon les divers degrés de dignité, soit en grâce soit en gloire, et qui consiste à saisir Dieu et à être saisi de lui, dans l'unité fruitive des divines personnes, puis à être englouti, par le moyen de l'unité, dans la superessence de Dieu. Or cette unité, selon son mouvement intime, est fruitive, et selon sa propension à s'épancher, elle est féconde ; c'est pourquoi la source d'unité jaillit : le Père engendre le Fils, la Vérité éternelle, sa propre image, en laquelle il se connaît lui-même et connaît toutes choses. En cette image toutes les créatures ont vie comme en leur cause et elles résident en elle selon le mode divin. C'est aussi d'après cette image que toutes choses ont été créées d'une façon parfaite, et c'est selon l'exemplaire divin qu'elles ont été ordonnées avec sagesse. Enfin c'est l'image qui conduit toutes choses vers leur fin, en tant qu'elle se rapporte à Dieu. Car chaque créature raisonnable reçoit tout ce qu'il faut pour obtenir la béatitude. Cependant la créature raisonnable, dans sa production comme créature, n'est pas l'image du Père ; elle est créée et, par conséquent, soumise à la mesure dans sa connaissance et son amour, sous la lumière de grâce ou de gloire. Car nul autre que les personnes de la Sainte-Trinité ne possède la nature divine d'une façon active, selon le mode divin ; aucune créature ne peut opérer selon un mode sans mesure, car si elle le pouvait, elle serait Dieu et non créature. Au moyen de l'image, Dieu a fait les créatures raisonnables semblables à lui par nature ; et à celles qui se sont tournées vers lui, il a donné au-dessus de la nature une ressemblance plus grande encore, dans la lumière de grâce ou de gloire, chacun selon sa capacité, son état et sa dignité.
Quant à tous ceux qui ont senti la touche intérieure, qui ont reçu l'illumination de la raison et l'impatience d'amour, et à qui est montrée l'essence sans modes, ils sont recueillis fruitivement dans la superessence divine. Dieu lui-même adhère à son essence par la fruition et il contemple cela même dont il jouit. Sa jouissance est prise dans l'essence sans modes où la lumière n'a point d'action : mais en tant qu'il contem-ple et regarde fixement, la lumière ne cesse jamais : car toujours on doit contempler ce dont on jouit.
Défaillir sans cesse dans cette divine lumière c'est la part de ceux qui se reposent dans la jouissance, dans la solitude immense où Dieu se possède fruitivement. La lumière ici vient défaillir dans le repos et dans l'essence sublime et sans modes. Dieu y est son propre trône et tous ceux qui le possèdent, dans la grâce ou dans la gloire, sont ses trônes et ses tabernacles et ils sont morts en lui en un repos éternel.
De cette mort naît une vie superessentielle, une vie qui contemple Dieu, et c'est ici que commence le don d'intelligence. Car Dieu contemple toujours l'essence dont il jouit ; et de même qu'il donne l'impatience à ceux qu'il se rend semblables, de même accorde-t-il repos et jouissance à ceux qu'il s'unit. Mais lorsqu'il y a unité dans l'essence et dans l'immersion, on ne parle plus de donner ni de recevoir. Et comme Dieu donne l'illumination à la raison lorsqu'il confère la ressemblance, ainsi donne-t-il clarté sans mesure lorsqu'il donne l'union. Cette clarté immense c'est l'image du Père, selon laquelle nous avons été créés, et nous pouvons lui être unis en plus haute dignité que les Trônes, si au-dessus de la jouissance qui fait défaillir, nous contemplons la face glorieuse du Père, c'est-à-dire la nature très noble de la divinité (13). Or cette même clarté infinie est donnée d'une façon commune à toutes les intelligences qui possèdent la fruition, dans la grâce ou dans la gloire. Ainsi s'écoule-t-elle d'une façon égale comme la clarté du soleil, sans cependant que ceux qui la reçoivent soient éclairés de même sorte. Le soleil, en effet, pénètre plus de sa lumière le verre que la pierre, et le cristal que le verre ; et c'est aussi sa clarté qui fait briller chaque pierre précieuse selon la noblesse, la vertu et la couleur dont elle est douée. De même chacun est-il illuminé, selon l'éminence de sa capacité, aussi bien dans la grâce que dans la gloire. Mais celui qui est le plus illuminé en grâce l'est moins que le plus petit dans la lumière de gloire. Cette lumière de gloire n'est pas cependant un intermédiaire entre l'âme et la clarté sans mesure ; mais l'état de voie, le temps et l'instabilité nous font obstacle, et c'est pourquoi nous pouvons mériter, tandis que ceux qui sont dans la lumière de gloire ne méritent pas.
La clarté sublime dont nous parlons est la contemplation simple qui appartient au Père. Elle est aussi le partage de tous ceux qui contemplent dans la jouissance, fixant l'incompréhensible lumière au moyen de cette lumière même, chacun selon qu'il est illuminé. Cette lumière infinie brille bien sans cesse dans toutes les intelligences ; mais l'homme qui vit ici-bas dans le temps est souvent encombré d'images, de sorte qu'il ne peut toujours contempler ni fixer activement, dans cette lumière, la superessence. Tandis que celui qui a reçu le don de cette contemplation la possède d'une façon habituelle et peut y vaquer quand il veut. Or comme la lumière par laquelle on contemple est sans mesure et que l'objet de la contemplation est un abîme sans fond, jamais ils ne pourront se saisir l'un l'autre. Ainsi, regarder et contempler se fait éternellement sans aucun mode, car cette contemplation a lieu en la face béatifiante de la Majesté suprême où le Père, moyennant son éternelle Sagesse, contemple de même son essence infinie. Et tous ceux qui sont inondés et illuminés de cette même Sagesse méritent le nom de Chérubins, car ils appartiennent à ce chœur. Tous accomplissent cette œuvre de contemplation durant l'éternité, chacun selon la noblesse de sa nature, car ils ne sont pas également illuminés. Cependant parce qu'ils ont la ressemblance avec Dieu, ils ne manquent jamais en vertus, et ne font défaut à personne ; mais au-dessus de cette ressemblance, ils contemplent sans interruption, parce qu'ils possèdent l'union.
Dieu, qui est souverain maître en cette contempla-tion, contemple et agit sans cesse. Le Christ, dans son humanité et en son âme créée, est et a toujours été le contemplatif le plus sublime qui ait jamais existé. Un avec la Sagesse, il est cette Sagesse même par laquelle on contemple. Cependant il a toujours été dévoué envers tous les hommes, extérieurement et en œuvres de charité, en même temps qu'il contemplait sans cesse la face de son Père. Telle est la noblesse du don d'intelligence : toujours agir et sans cesse contempler, puis demeurer sans entraves, comme on le veut. A ceux qui le possèdent s'adresse la parole du Christ : « Bienheureux ceux qui sont purs de cœur, car ils verront Dieu (14). » Dégagés d'images de choses terrestres, sans souci pour les satisfactions corporelles, et doués de la ressemblance avec Dieu par la pratique éminente des vertus, puis contemplant l'être sans modes en toute pureté, ils sont alors vraiment bien-heureux, car c'est là une contemplation divine. Ces hommes ressemblent au ciel moyen qui est appelé cristallin, car ils sont éclairés comme lui par le ciel supérieur, c'est-à-dire par la vérité éternelle du Père. C'est là une vie contemplative superessentielle, où l'esprit recueilli est orné du don d'intelligence qui est Dieu lui-même, la Sagesse éternelle.