Afin que l'homme puisse posséder ce don sublime dans toute sa perfection il doit être pénétré intérieurement d'un amour sans mesure et tout inondé de saveur divine ; il lui faut une considération claire dans les œuvres qui prennent leur source à l'abîme de simplicité. De là naît l'admiration des dons multiples et de la richesse incompréhensible. L'admiration fait soupirer et s'attacher par le désir à la haute jouissance. Ainsi l'homme doit fixer son regard, afin d'assouvir ses désirs au-dessus de toute activité. L'amour sans mesure s'enflamme en tout son être dans la fournaise de l'unité. De là vient liquéfaction et entière immersion dans les délices de la jouissance. L'homme pénètre ainsi tout entier et s'engloutit dans l'essence sans modes, comme en un désert d'obscurité. Là plus ni recevoir ni donner, ni exercice d'amour ; c'est pure et absolue simplicité.
Mais il faut encore vous faire connaître ce qui fait tort et met obstacle à la sagesse savoureuse. Contempler sans prendre garde aux œuvres qui doivent en découler, cela empêche le goût divin. Ceux qui n'ont pas d'admiration possèdent moins le désir qui naît de l'impatience amoureuse. Et l'amour sans mesure les brûle d'autant moins au plus intime du royaume de l'âme. Tendre son regard vers ce qui est simple sans ressentir l'ardeur d'amour, cela empêche la haute pureté.
Je veux encore vous révéler ce qui cause la ruine et la perte de la béatitude : Il y a des gens ignorants et aveugles qui errent çà et là, à la recherche de satisfactions étrangères. Ils regardent et considèrent de misérables et pauvres gains, et prennent leur repos dans ce qui est vil. C'est un amour pervers qui affole leurs sens malheureux, et aveugle la raison humaine. Poursuivant un goût étranger, ils ne sauraient atteindre ce lieu où coulent les délices d'éternité. C'est donc un grand empêchement pour recevoir la clarté éternelle que de vivre sans pureté.
(1) mémoire doit être prise dans tout ce chapitre au sens indiqué plus haut, lorsqu'il a été question de la voie de lumière naturelle, au chapitre V. C'est non point la mémoire en tant que faculté sensible, mais la mémoire élevée, consi-dérée par Ruysbroeck comme la faculté la plus haute de l'âme. (2) L'expression employée par Ruysbroeck die vonke dersielen, que nous traduisons par l'étincelle de l'âme, se retrouve au Miroir du Salut éternel, c. VIII, et aux Noces spirituelles, I, c. I. Dans ce dernier traité, l'expression est prise au sens strict et désigne une tendance naturelle de l'esprit vers Dieu et vers le bien. Mais ici et au passage indiqué du Miroir, le sens est plus général et l'étincelle de l'âme doit être entendue de la région même où s'exerce la tendance naturelle vers le bien. C'est là que se fait sentir la touche divine dont il est question ici. Ruysbroeck suit de nouveau la doctrine de saint Bonnaventure (in Sentent. 1. II, dist. XXXIX, q. 2, a. 2) qui fait de la synderesis ou scintilla un habitus de la volonté, tan-dis que saint Thomas identifie d'une part la scintilla avec la nature intelligente de l'homme, en son point culminant (in Sentent. 1. II, dist. XXXIX, q. 3, a. s) et d'autre part avec la synderesis, habitus naturel de l'homme à connaître les premiers principes des choses à faire, ce qui est à peu près la conception de Ruysbroeck dans le Livre des noces spirituelles (cf. S. Thomas, de Veritate, quæst. XVII, a. 2, ad 3um, et Summ.theol., Ia, quæst. LXXIX, a. 12). (3) MATTH., V, 7. (4) La traduction littérale serait : totus unus Filius. Il est possible que Surius ait eu un texte différent de celui des cinq manuscrits qui ont servi pour l'édition flamande de David. La traduction latine donne, en effet, une phrase entière qui ne se trouve pas dans le texte original : « Est enim in Patre tanquam in proprio sempiternoque fonte, a quo immanens sive in illo se permanens egreditur, et absque egressione orilur ; et tamen unus idemque Filius est. » Cf. SURIUS, D. J. Rusbrochii opera, edit. 1609, p. 565. (5) Le Christ, néanmoins, a toujours possédé a vision béatifique, mais son corps n'a été glorifié qu'après sa résurrection (6) L'auteur fait allusion au système planétaire des anciens, spécialement des Égyptiens, pour qui chacune des vingt-quatre heures du jour était consacrée à l'une des sept planètes. Les heures successives étaient ainsi mises en correspondance avec les planètes disposées dans l'ordre de leurs distances supposées ; de sorte que la première heure de chaque jour se trouvait consacrée à une planète, suivant un ordre régulier qui revenait toujours le même dans chaque période de sept jours : Saturne, le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter et Vénus. Les jours correspondants en ont reçu leurs noms respectifs. (7) La planète Saturne était rangée au moyen âge parmi les astra malefica. (8) On peut rapprocher ceci de ce qui a été dit au chapitre V, de l'essence de l'âme. La même doctrine est développée au livre II, de l'Ornement des noces spirituelles. (9) D'après la théorie scolastique, l'essence de la béatitude consiste dans la possession de Dieu vu face à face. Cette vision béatifique s'adresse premièrement à l'intelligence, mais la volonté y trouve son repos à cause de la présence même de l'objet aimé. (Cf. S. THOMAS. Summ. theol., la IIæ, quæst. IV, art. 3.) Ruysbroeck se sert des mêmes principes pour expliquer comment l'âme parvenue à l'état qu'il décrit jouit d'un véritable apaisement. (10) Le terme d'information est emprunté à la philosophie scolastique, qui considère la forme comme la cause première constituant les êtres dans leur perfection. Appliqué à Dieu, ce terme doit signifier dans l'esprit de notre auteur que les personnes sont parfaites en tant qu'elles possèdent la nature divine désignée ici sous le nom de lumière simple. Mais le même terme ne saurait être ici appliqué rigoureusement à la créa-ture, car Dieu ne peut jamais s'unir à elle comme une forme qui l'amènerait à la perfection. (11) MATTH., V, 7. (12) C'est l'union sans différence dont il sera question au chap. XII du Livre de la plus haute vérité (13) Pour comprendre cette phrase, il faut la comparer avec ce qui a été dit un peu plus haut : « La jouissance de Dieu est prise dans l'essence sans modes où la lumière n'a point d'action : mais en tant qu'il contemple et regarde fixement, la lumière ne cesse jamais. » Le don d'intelligence dont parle ici Ruys-broeck se rapporte à cette contemplation continue, tandis que le don de conseil s'arrête à la jouissance. (14) MATTH., V, 8. (15) Il faut peser avec soin l'expression qui est contenue dans cette phrase afin d'éviter l'accusation de panthéisme. Ruysbroeck ne veut pas dire que les esprits deviennent une seule essence avec Dieu, mais qu'ils lui sont tellement unis qu'ils ne considèrent rien autre chose que la simple unité, où ils sort comme plongés. (16) MATTH., V, . (17) Saint Augustin appelait déjà la paix : tranquillitas ordinis. Cf. S. THOMAS, Summ., theol., IIa IIæ, quæst. XLV, a. 6. (18) Cf. Prologue,