La deuxième voie qui mène au royaume de Dieu est une voie de lumière naturelle, dans laquelle marchent tous ceux qui pratiquent la vertu, mais avec une intention purement humaine et en dehors de l'action du Saint-Esprit. Leurs puissances inférieures sont ornées de vertus morales naturelles tandis que leurs puissances supérieures s'élèvent et tendent au repos dans la simplicité essentielle de l'âme, qui porte l'image de Dieu et lui constitue un royaume naturel (7).
Selon le corps, l'homme est composé des quatre éléments, et selon l'âme il est créé de rien, à l'image de Dieu. La première puissance naturelle qu'il possède est appelée irascible. Elle doit dominer tout ce qui s'oppose à la morale, dompter l'instinct bestial et les mauvais penchants de la nature, et s'en rendre maîtresse. Elle doit être ornée de la première vertu morale, la prudence, qui lui fait considérer d'où vient l'homme, où il est et où il va, la brièveté de la vie, l'instabilité du temps, la misère du monde, la longueur et la durée de la vie à venir. D'autre part, elle doit considérer et éprouver la noblesse, la bonté et l'ordonnance des vertus qui ornent l'homme à l'extérieur et à l'intérieur ; de sorte que la puissance irascible, moyennant la prudence, est capable d'éloigner tout désordre tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.
La deuxième puissance naturelle est appelée concupiscible. Elle doit être ornée de la deuxième vertu morale qui s'appelle la tempérance, afin de pouvoir dompter la concupiscence et empêcher l'excès dans le manger et dans le boire, la recherche dans les vêtements et l'abus des biens terrestres ; de sorte qu'on ne désire jamais au-delà du nécessaire, et quant au nécessaire, on ne le souhaite pas avec trop d'avidité.
La troisième puissance naturelle est la raison. Tandis que les deux autres, si elles ne sont décorées des vertus, sont purement animales, la puissance raisonnable distingue l'homme d'avec les bêtes. Elle a pour ornement la justice, qui permet de donner et de recevoir, d'agir ou d'omettre, de régler et d'ordonner toutes choses selon une juste discrétion.
La quatrième puissance naturelle est la liberté de la volonté. Elle doit être décorée de la vertu naturelle appelée la force morale, qui rend l'homme capable de dompter et de dominer toutes les puissances inférieures de l'âme, et qui donne à son cœur le courage de supporter l'opprobre et le dommage, l'abaissement ou l'élévation, le gain et la perte, la bonne et la mauvaise fortune, et tout ce qui peut venir de la part de toute créature. Ainsi pourra-t-il tout porter avec tranquillité de cœur et accomplir les fortes œuvres des vertus, sans rien négliger.
Ce sont là les quatre puissances naturelles, gouvernées et ordonnées par les vertus qui donnent à l'homme l'ornement de sa vie morale. Telle est aussi la région inférieure de la voie de lumière naturelle.
Mais il y a une région plus haute dans cette voie naturelle : celle des trois puissances supérieures de l'âme qui se détournent de ce qui disperse ou divise, et ainsi simplifiées se portent vers l'unité. La mémoire se tournant vers la nudité de son essence devient inactive dès qu'elle y est entrée (8). Elle se porte d'elle-même et tend vers son propre fond. Elle se tourne aussi vers les œuvres extérieures, au moyen de la puissance raisonnable de l'intelligence et de la liberté de la volonté, et elle peut ainsi régler et ordonner la sensibilité et les puissances corporelles. Quittant tout ce qui disperse ou divise, elle fait par propension naturelle son retour vers l'essence nue de l'âme, comme vers son principe et son repos propre, et elle trouve là son ornement naturel.
La deuxième puissance supérieure est l'intellect. Lorsqu'il se tourne en lui-même et qu'il contemple la simplicité qui est en son fond, il cesse tout naturellement d'agir, prend son repos dans cette inaction et s'enferme en la simplicité de son essence. L'homme expérimente alors et découvre clairement par lui-même et par toutes les créatures, qu'il y a une cause d'où dépend et s'écoule tout ce qui est créé ; et c'est là qu'il désire trouver le repos pour l'éternité (9). Les créatures lui font pénétrer la puissance, la sagesse, la bonté et la richesse de cette première cause ; la puissance qui a tout créé, la sagesse qui a tout ordonné, la bonté et la libéralité avec lesquelles toutes choses ont été richement ornées et douées de mille manières. Or tout ce qui a été ainsi réparti entre les créatures avec une telle libéralité, est cependant demeuré en Dieu sans mesure, dans la richesse insondable de sa très haute nature.
La troisième puissance est la volonté supérieure. Elle embrasse la mémoire et l'intellect, qui sont portés ainsi naturellement vers leur origine. Car lorsque les puissances supérieures sont affranchies du souci des choses temporelles et des satisfactions sensibles, et élevées au-dessus de tout, dans l'unité, il s'ensuit un repos très doux pour le corps et pour l'âme. Les puissances sont alors toutes pénétrées et simplifiées par l'unité de l'esprit et l'unité s'empare d'elles (10). Le sommet de la voie naturelle est l'essence de l'âme qui adhère à Dieu et demeure immobile. Cette essence est plus haute que le ciel supérieur, plus profonde que le fond de la mer et plus large que le monde entier avec tous ses éléments ; car la nature spirituelle l'emporte sur toute nature corporelle. C'est là un royaume naturel de Dieu, et le terme de toutes les opérations de l'âme. Car aucune créature ne peut agir sur l'essence de l'âme ; Dieu seul en est capable, lui qui est l'essence de l'essence, la vie de la vie, le principe et le soutien de toutes les créatures.
Telle est la voie de lumière naturelle, où l'on marche avec les seules vertus de la nature et dans le repos de l'esprit. C'est pourquoi on l'appelle naturelle, car elle n'est pas sous la conduite de l'Esprit-Saint ni des dons divins surnaturels. Mais sans la grâce de Dieu on arrive rarement à la parcourir d'une façon aussi noble.