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CHAPITRE XIII.
DE LA TRIPLE PRIÈRE DU CHRIST POUR QUE NOUS PUISSIONS ÊTRE UN AVEC DIEU.
Vous pouvez remarquer encore que la prière du Christ fut triple, ainsi que la rapporte saint Jean dans son Évangile (7). La première demande, en effet, c'est que nous soyons avec lui, afin de pouvoir contempler la clarté qu'il a reçue de son Père. C'est pourquoi je disais en commençant que tous les justes sont unis à Dieu par l'intermédiaire de la grâce de Dieu et de leur vie vertueuse. Car l'amour de Dieu se répand toujours en nous avec de nouveaux dons ; et ceux qui observent cela sont remplis de nouvelles vertus et de pratiques saintes, ainsi que de tous les biens, comme je l'ai dit plus haut : et cette union avec plénitude de grâce et de gloire, dans le corps et dans l'âme, commence ici et dure éternellement.
La seconde demande du Christ, c'est qu'il soit en nous et nous en lui, et nous voyons cette prière exprimée dans plusieurs passages de l'Évangile. Là nous reconnaissons l'union sans intermédiaire, car l'amour de Dieu est non seulement jaillissant, mais aussi attirant au-dedans vers l'unité. Ceux qui le ressentent et en prennent conscience deviennent des hommes intimement éclairés ; leurs puissances supérieures s'élèvent au-dessus de toutes leurs pratiques, dans la nudité de leur essence ; elles sont, au-dessus de la raison, simplifiées essentiellement et, dès lors, toutes remplies et débordantes. Dans cette simplicité l'esprit se trouve uni à Dieu sans intermédiaire et cette union, grâce à l'exercice qui lui est propre, durera éternellement, comme je l'ai déjà dit.
Enfin, la troisième prière du Christ et la plus élevée de toutes, c'est que tous ses bien-aimés soient consommés en un, comme il est un avec le Père : non pas un selon la même substance de la divinité, car cela est impossible pour nous ; mais un en cette sorte et en la même unité qu'il est, sans distinction, une jouissance et une béatitude avec le Père, dans l'amour essentiel. La prière du Christ est consommée en ceux qui sont unis à Dieu de ces trois manières. Avec Dieu ils reflueront et s'écouleront, demeurant toujours en repos dans la possession et la jouissance. Ils travailleront et pâtiront, puis se reposeront sans crainte dans la superessence. Ils sortiront et rentreront, et trouveront de part et d'autre leur nourriture. Ils sont enivrés d'amour et endormis en Dieu dans une obscurité lumineuse.
Je pourrais encore en dire davantage, mais ceux qui possèdent cela n'en ont pas besoin : et à ceux qui en ont reçu révélation et qui par amour adhèrent à l'amour, l'amour apprendra bien la vérité.
Mais lorsque l'on vit à l'extérieur et que l'on cherche consolation en dehors de Dieu, on ne peut comprendre ces choses ; et quand même je parlerais plus longuement, je ne serais pas saisi. Car ceux qui se donnent entièrement aux œuvres extérieures ou qui, rejetant l'action, se livrent à l'oisiveté intérieure, ne peuvent pas comprendre. Bien qu'ici, en effet, la raison et tout sentiment doivent se soumettre et faire place à la foi, au regard attentif de l'esprit et aux choses qui dépassent la raison, cependant la raison, bien qu'inactive, subsiste aussi bien que la vie sensible ; elles ne peuvent périr, pas plus que ne peut périr la nature de l'homme. De même si le regard attentif et l'inclination de l'esprit vers Dieu doivent faire place à la jouissance dans la simplicité, cependant regard et inclination demeurent foncièrement. Car c'est la vie la plus intime de l'esprit, et dans l'homme éclairé qui s'élève, la vie sensible se soumet à l'esprit ; les puissances sensibles sont ainsi ordonnées à Dieu avec un amour affectif et la nature surabonde en tous biens. D'autre part, la vie spirituelle est attachée à Dieu, sans intermédiaire, et les puissances supérieures sont élevées en lui avec un amour éternel, pénétrées de la vérité divine et établies dans une liberté sans images. Ainsi l'homme est-il plein de Dieu et dans une surabondance sans mesure, où règne l'écoulement essentiel, l'immersion dans l'unité superessentielle. Là, l'union est sans distinction, comme je vous l'ai souvent dit. Car toutes nos voies se terminent dans la superessence.
Voulons-nous parcourir avec Dieu ces voies élevées de l'amour, avec lui nous nous reposerons dans l'éternité sans fin : et ainsi, éternellement, nous serons en marche, nous entrerons et nous nous reposerons en Dieu.
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