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CHAPITRE IV.
DES HOMMES OISIFS ET PERVERS.
Les hommes dont nous venons de parler croient que la simplicité et l'inclination de leur nature les ont fait rentrer dans la nudité de leur essence. Il leur semble alors que la vie éternelle n'est autre chose qu'une seule essence bienheureuse, sans distinction de rang, de sainteté ou de récompense. Bien plus, il s'en trouve d'assez insensés pour dire que les personnes divines s'écouleront dans la divinité, et qu'il ne restera plus éternellement que la substance essentielle de cette divinité. Tous les esprits bienheureux et Dieu lui-même seront si pleinement convertis en cette essence bienheureuse qu'il ne subsistera plus rien en dehors, ni vouloir, ni agir, ni connaissance distincte d'aucune créature.
Voyez, ces hommes sont égarés dans le vide creux et obscur de leur propre essence et ils veulent être bienheureux dans les limites de leur pure nature. Ils sont si simples et unis d'une façon si dénuée d'intermédiaire à la pure essence de leur âme et à la présence essentielle de Dieu en elle, qu'ils n'ont ni ardeur ni tendance vers Dieu ni au dedans, ni au dehors. Car à ce sommet où ils se sont recueillis ils ne sentent plus rien, sinon la simplicité de leur essence, avec son attache à l'essence de Dieu. Cette simplicité absolue qu'ils possèdent, ils la regardent comme étant Dieu même, parce qu'ils y trouvent un repos naturel. C'est pourquoi ils pensent être Dieu, dans le fond de leur propre simplicité ; car la foi, l'espérance et la charité vraies leur manquent ; tandis que, dans l'état de vide et de nudité qu'ils ressentent et possèdent, ils prétendent n'avoir plus ni connaissance ni amour et être dispensés de toute vertu. En conséquence, ils s'efforcent de vivre sans conscience, quelque mal qu'ils fassent. Ils négligent tous les sacrements, toutes les vertus et les pratiques de la sainte Église, et il leur semble qu'ils n'en ont aucun besoin. Selon leur idée, ils ont dépassé tout ce qu'ils reconnaissent être nécessaire seulement pour les imparfaits. Certains même sont tellement enhardis et invétérés dans cette simplicité, qu'ils demeurent oisifs et sans nul souci des œuvres de Dieu et de toutes les Écritures, comme si jamais lettre n'en eût été écrite. Car ils croient qu'ils ont trouvé et qu'ils possèdent le pourquoi de toutes les saintes Lettres, et en cela est le repos essentiel et aveugle qu'ils ressentent. Cependant ils ont perdu Dieu et toutes les voies qui pourraient conduire à lui, n'ayant pas plus de ferveur de dévotion, ni de saintes pratiques qu'une bête morte. Ils s'approchent néanmoins quelquefois des sacrements et citent les Écritures pour mieux feindre et se couvrir. Volontiers aussi ils empruntent à l'Écriture des passages peu connus, qu'ils pourront interpréter à faux et d'après leur sens, afin de plaire aux hommes simples et de les attirer ainsi dans leur trompeuse oisiveté.
Voyez, ces hommes qui se jugent plus sages et plus fins que d'autres sont néanmoins les plus lourds et les plus grossiers qui soient présentement. Ce que les païens, les juifs et les mauvais chrétiens, savants et ignorants, trouvent et comprennent par la raison naturelle, ces misérables ne veulent, ni ne peuvent y atteindre. Vous pouvez vous signer contre le diable, mais de ces hommes pervers vous devez vous garder avec grand soin et il vous faut examiner de près leurs paroles et leurs œuvres. Car ils veulent enseigner et n'être instruits par personne, critiquer et ne recevoir aucun blâme, commander et n'avoir point à obéir. Ils veulent opprimer les autres, mais ne souffrent point qu'on les opprime ; ils désirent dire ce qui leur plaît et n'être point contredits, garder leur volonté propre et n'être soumis à personne. Voilà ce qu'ils appellent la liberté spirituelle. Libres dans leur chair, ils donnent à leur corps ce qu'il désire, et c'est là pour eux la liberté naturelle. Unis au vide sombre et aveugle de leur propre essence, ils s'y croient un avec Dieu, et ils prennent cela pour la béatitude éternelle. Rentrés dans cette béatitude, ils la possèdent par leur volonté propre et par leur penchant naturel, et ainsi se croient-ils supérieurs à la loi, aux commandements de Dieu et de la sainte Église. Car au-dessus de ce repos essentiel qu'ils possèdent, ils ne sentent ni Dieu, ni diversité ; la lumière divine ne s'est pas manifestée à eux dans leurs ténèbres, parce qu'ils ne l'ont pas recherchée avec amour actif et liberté surnaturelle. C'est pourquoi ils sont déchus de la vérité et de toute vertu, dans une dissemblance perverse. Pour eux, en effet, la plus haute sainteté consiste chez l'homme à suivre en tout et sans contrainte son instinct naturel, de telle sorte qu'il puisse demeurer au-dedans de lui-même dans l'oisiveté, avec un esprit enclin au mal, et s'abandonner au dehors à tout mouvement pour satisfaire aux désirs du corps, pour contenter la chair et échapper promptement à l'image, afin de retourner en toute liberté à cette oisiveté nue de son esprit. Voyez, c'est là le fruit d'enfer produit par leur incrédulité et qui nourrit cette incrédulité jusque dans la mort éternelle. Car lorsque vient l'heure où leur nature est chargée d'une douleur amère et de mortelles angoisses, ils sont poursuivis de maints fantômes, terrifiés et épouvantés intérieurement. Alors ils perdent le recueillement oisif qu'ils possédaient dans le repos et ils tombent dans un tel désespoir que personne ne les peut consoler. Ils meurent comme des chiens enragés et leur oisiveté ne leur vaut aucune récompense ; car ceux qui ont fait le mal et y meurent appartiennent au feu éternel, comme l'enseigne notre foi.
Je vous ai montré le mal à côté du bien, pour que vous compreniez mieux le bien et que vous soyez mis en garde contre le mal. Vous éviterez ces gens et vous les fuirez comme les ennemis mortels de votre âme, quelques saints qu'ils vous paraissent dans leurs manières, leurs paroles, leurs vêtements ou leur visage. Ils sont les messagers du diable et les plus nuisibles de tous ceux qui vivent actuellement avec les hommes simples, inexpérimentés et de bonne volonté. Je laisse tout cela de côté, pour en revenir au sujet entrepris tout d'abord.
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