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CHAPITRE VI.
DE LA SANTÉ DÉLICIEUSE ET DU MAL TERRIBLE.
La motion divine la plus utile que puisse ressentir cet homme et à laquelle il soit apte. c'est celle de la santé délicieuse et du mal terrible. À ce double effet il doit répondre par les œuvres qui y conviennent. La santé délicieuse élève l'homme au-dessus de toutes choses, lui donnant libre pouvoir de louer et d'aimer Dieu sous toutes les formes que son cœur et son âme peuvent souhaiter. Vient ensuite le mal terrible qui jette l'homme dans la désolation et la privation de tous les goûts et de toutes les consolations qu'il ressentait jusqu'alors. Durant cet état misérable la santé reparaît parfois et donne une espérance que nul ne saurait enlever. Puis l'on retombe de nouveau dans un désespoir tel que personne n'y peut apporter consolation. Lorsque l'homme sent Dieu en lui, avec richesse et plénitude de grâces, j'appelle cela santé délicieuse. Car alors cet homme possède la sagesse, son intelligence est éclairée, il est riche d'enseignements célestes jusqu'à déborder ; sa charité est chaude et généreuse, il surabonde de joie jusqu'à l'ivresse, il est fort de sentiment, il est courageux et disposé à tout ce qu'il sait être le bon plaisir de Dieu. Ces biens sont sans nombre et seul celui qui en a l'expérience peut les connaître. Mais quand la balance de l'amour vient à baisser et que Dieu se cache avec toutes ses grâces, l'homme retombe en désolation, en langueur et en sombre misère comme s'il ne devait plus jamais recouvrer la santé. Alors il ne s'estime plus autre chose qu'un pauvre pécheur qui de Dieu sait peu ou rien. Toute consolation venant des créatures lui est une peine et du côté de Dieu il ne sent plus ni goût ni joie aucune. Et la raison lui dit tout bas : « Où est maintenant ton Dieu (5) ? Qu'est devenu pour toi dès lors tout ce que tu as jamais connu de Dieu ? » Alors ses larmes ont sa nourriture jour et nuit, comme l'a dit le prophète. Si toutefois il veut guérir de ce mal, il lui faut considérer qu'il ne s'appartient pas. mais qu'il est à Dieu. Il doit donc anéantir sa volonté propre dans la libre volonté de Dieu et laisser faire Dieu avec les siens dans le temps et dans l'éternité. S'il peut agir ainsi sans tristesse de cœur et avec liberté d'esprit, il est bientôt guéri ; il conduit le ciel dans l'enfer et l'enfer dans le ciel. En effet, que la balance de l'amour monte ou s'abaisse, il demeure dans son égalité. Quelque chose que l'amour veuille donner ou prendre, celui qui renonce à soi-même et qui aime Dieu y trouve la paix. Car lorsque dans la souffrance on sait maintenir la rectitude de sa volonté et garder un esprit libre et tranquille, l'on est apte à éprouver l'union avec Dieu sans intermédiaire. Quant à l'union par intermédiaire, elle est acquise avec la richesse des vertus.
C'est pourquoi étant d'une même pensée et d'une même volonté avec Dieu, l'homme sent Dieu en lui avec la plénitude de ses grâces, comme une santé vivante de tout son être et de toutes ses œuvres.
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