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CHAPITRE VIII.
COMMENT DOIT AGIR L'HOMME INTÉRIEUR POUR ARRIVER À ATTEINDRE L'UNION SANS INTERMÉDIAIRE.
Mais je veux vous dire comment l'homme intérieur qui en toute langueur garde la santé, fera l'expérience de l'union avec Dieu sans intermédiaire. Lorsqu'un homme qui vit ainsi s'élève vers Dieu de tout lui-même et de toutes ses forces et s'y applique avec un amour vivant et agissant, il sent que cet amour, dans son fond même, là où il commence et finit, est jouissant et sans limite. S'il veut ensuite avec son amour agissant pénétrer plus avant dans cet amour jouissant, alors toutes les puissances de son âme doivent céder et il lui faut souffrir et supporter cette vérité et cette bonté pénétrante qui est Dieu lui-même. Vous savez comment l'air est baigné des clartés et de la chaleur du soleil, et comment le fer est tellement pénétré par le feu que sous son action il fait l'œuvre même du feu, brûlant et éclairant comme lui. Et de même l'air, s'il était doué de raison, pourrait dire : « J'éclaire et j'illumine le monde entier. » Cependant chaque élément garde sa nature propre, et le feu ne devient pas fer, pas plus que le fer ne devient feu. Mais l'union se fait sans intermédiaire puisque le fer est intérieurement dans le feu et le feu dans le fer ; de même que l'air est dans la lumière du soleil et la lumière du soleil dans l'air.
Or c'est ainsi que Dieu est toujours dans l'essence de l'âme. Lorsque les puissances supérieures rentrent en elles-mêmes, avec un amour actif, elles sont unies à Dieu sans intermédiaire, en une connaissance simple de toute vérité, un sentiment et un goût essentiels de tout bien. C'est dans l'amour essentiel que l'on possède cette connaissance et cette expérience simples de Dieu, et c'est au moyen de l'amour actif qu'on les exerce et entretient. Aussi cette connaissance et cette expérience dépassent-elles les puissances qui s'y exercent, à cause du retour intérieur qui vient expirer dans l'amour ; mais elles sont essentielles à l'essence et demeurent toujours en elle. Voilà pourquoi nous devons toujours faire retour dans l'amour et ainsi nous renouveler en lui, si nous voulons trouver l'amour par l'amour. Saint Jean nous l'apprend lorsqu'il dit : « Celui qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu en lui (6). » Toutefois, quoique cette union entre l'esprit aimant et Dieu soit sans intermédiaire, il demeure cependant entre eux une grande différence. Car ni la créature ne devient Dieu, ni Dieu ne devient créature, comme je l'ai dit plus haut à propos du fer et de l'air.
Mais si les choses matérielles que Dieu a créées peuvent ainsi s'unir sans intermédiaire, à plus forte raison lui-même peut-il s'unir sans intermédiaire à ses bien-aimés, comme il le veut, si ceux-ci avec l'aide de sa grâce s'y appliquent et s'y préparent. C'est pourquoi l'homme intérieur que Dieu a orné de vertus et élevé de plus à la vie contemplative n'a pas, dans son acte suprême de retour vers Dieu, d'autre intermédiaire entre lui et Dieu que sa raison illuminée et son amour agissant. Et moyennant ces deux choses, il possède l'adhésion à Dieu, et c'est là, selon saint Bernard, « être un avec Dieu ». Mais au-dessus de la raison, au-dessus de l'amour agissant, cet homme est élevé à une pure vue et en dehors d'activité, jusqu'à l'amour essentiel. Là, il est un esprit et un même amour avec Dieu, comme je vous l'ai exposé. Dans cet amour essentiel, il dépasse infiniment son intelligence par cette unité qu'il a essentiellement avec Dieu, et c'est là une vie ordinaire aux contemplatifs. Car en cette élévation, l'homme est apte à connaître en une même vision, si Dieu veut bien le lui montrer, toutes les créatures au ciel et sur la terre, avec les différences de vie et de récompense. Mais devant l'infinité de Dieu, il ne peut que se rendre. C'est elle qu'il doit poursuivre essentiellement et sans fin, car aucune créature ne peut la comprendre, ni l'atteindre, pas même l'âme de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui a reçu l'union la plus haute, bien au-dessus de toutes les créatures.
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