L'Evangile de ce jour nous dresse deux tableaux :
- Les instructions du Seigneur aux disciples et Apôtres et leur départ. - Le retour de leur mission et les instructions du Seigneur à leur retour.
Nous n'avons pas de témoignage de l'Apostolat des 72 disciples envoyés "au milieu des loups". Ce qui compte, ce n'est pas la manière ni le résultat mais les jeux de la grâce infuse. Toutefois, en analysant le retour des disciples et leur état d'esprit, on peut deviner ce que l'Esprit du Seigneur a opéré en eux pendant leur mission (premier "tableau" et phénomène spirituel). Ruysbroeck le Vénérable est sans doute l'auteur qui met le mieux en lumière ces jeux de la grâce dans quelques lignes de son "Grand Livre du Royaume des Amants de Dieu". Les voici -légèrement modifiées et tronquées pour la circonstance- pour commencer cette homélie :
"Par la force spirituelle l'homme s'élève vers Dieu en louange et en dévotion, et il s'incline vers les pécheurs avec compassion et miséricorde pour remonter ensuite vers Dieu par le désir et la prière, lui demandant d'avoir pitié des malheureux et de leur accorder la grâce de se convertir pour le louer. Il met, à cette prière et au désir de voir Dieu glorifié, une faim, un amour et une ardeur qui grandissent sans cesse. Aussi lorsque l'homme sait que l'amour est immense, il comprend que tout le reste doit suivre, car la bonté sans fond abonde en vertu infinie. Il comprend alors très bien qu'à toute heure et sans cesse Dieu s'écoule lui-même avec tous ses dons, et c'est pour lui une cause de grande impatience d'amour. Il ne peut plus se contenir, et il doit s'écouler à son tour avec toutes ses puissances dans la bonté incompréhensible. Ainsi se reprend-il à désirer et à se replonger dans le coeur de Dieu, puis à aimer l'humanité à la manière de Dieu, avec la soif de Dieu."
Le Seigneur veut faire naitre le désir spirituel dans le coeur des disciples et des Apôtres mais il ne veut pas que nous nous réjouissions des résultats de l'Apostolat : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ». Non, la joie du disciple doit se situer uniquement dans la grandeur de la Sagesse de Dieu. C'est en ayant les yeux fixés sur Dieu que le saint agit comme un instrument de l'humanité en errance. Le désir du saint, c'est cela que la force de Dieu utilise pour ensemencer le coeur des hommes paralysés par le péché, le doute, et toutes ces mouches(1) démoniaques qui veulent s'attaquer à l'homme charnel pour le dévorer de l'intérieur. Le démon hait l'homme parce que Dieu a voulu que l'homme soit un peu au-dessus des anges. Et l'homme ne peut rien par lui-même contre le mal car Satan est un ange et agit avec son esprit, ce que l'homme ne peut détecter ou détourner à temps; d'où la nécessité de désirer à chaque instant la grâce actuelle et sanctifiante. Le Seigneur dit : Réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont inscrits dans les Cieux. Nos noms ? Oui, nos noms; et pas seulement les nôtres mais aussi ceux de tous nos frères baptisés qui professent la divinité du Fils.
* L'Evangile nous situe juste avant la montée de Jésus à Jérusalem et sa crucifixion.
Les disciples reviennent tous joyeux et appellent Jésus « Seigneur ». C'est la première fois qu'ils l'appellent ainsi(2), et ce nom « Seigneur » ne reviendra qu'après la Résurrection. Voilà que le désir de Jésus à la croix, d'attirer à lui toute l'humanité, est en train de se répandre dans le coeur des disciples. Jésus a dit à la Samaritaine «Celui qui boira de cette eau n'aura plus jamais soif. » Mais ce qu'il nous enseigne en chassant les démons et en proclamant proche son Royaume, c'est que l'eau qui arrêtera la soif de Dieu, c'est l'humanité qui la détient. Chaque homme rend Dieu assoiffé de lui. Saurons-nous lui offrir notre coeur pour apaiser sa soif ? Chaque jour de notre vie, accepterons-nous l'héritage de la mission des Apôtres qui nous appelle à la conversion des coeurs ?
* Soyons heureux que nos noms soient inscrits dans les cieux. Frères, prenons notre brancard et sautons de joie intérieure ! Frères, recouvrons la vue et voyons les réalités célestes qui font de nous des dieux éternels ! Frères, plongeons-nous à chaque instant dans la piscine baptismale afin de nous purifier de la lèpre de la désespérance ! Notre mission c'est avant tout d'être heureux. Notre apostolat c'est d'avoir le sourire de la Vierge et d'être debout au pied de la croix, animés d'Espérance. Alors nous serons vainqueur du mal qui partira loin de nous parce qu'il n'aura plus aucun rôle à jouer. Notre tentation, c'est l'Amour, laissons-nous envahir par cette seule tentation qui ne déçoit pas. Là où est la croix là est déjà la victoire. Là où est la victoire là est la joie et là où est la joie là est l'Amour purifié par l'Espérance accomplie.
* Les Apôtres et les disciples ne mettent plus leur joie en la soumission des esprits mais en la puissance de Dieu qui agit en tous. (Voici là le deuxième phénomène qui se produit au retour de la mission apostolique :) La raison des disciples, maintenant éclairée, voudrait bien savoir ce qui l'empêche de demeurer dans cette unité si douce et comprendre d'où vient la touche qu'ils ressentent, ce qu'est cette motion divine qui chasse même les démons et qui leur échappe. La Foi scrute avec grande attention et elle découvre au plus profond de l'âme comme le jet d'une source vive qui provoque le jaillissement de l'Apostolat (retour de la source lorsque l'homme apaise la soif de Dieu en se donnant à Lui et qu'il reçoit à son tour l'eau vive du fait du don mutuel entre l'apôtre et Dieu). Cette source, c'est l'unité de Dieu (qui agira avec la même puissance à la Croix et à la Résurrection). Du jet qui sort de cette source, Dieu caché y est si merveilleux et si doux, si aimable et si désirable que l'âme tombe dans une impatience et une folie d'amour (à l'image du Christ en croix), et sent grandir son ardeur qui provoque la joie des disciples que nous connaissons, joie déjà relatée comme un appel dans la première Lecture.
Cette ardeur incontrôlable, Jésus la canalise en proclamant que la joie qui en découle doit être celle de nous savoir aimés du Père et non du pouvoir apostolique dont il nous revêt par le Fils. Jésus éduque les disciples et Apôtres à accepter la Croix comme une joie du Fils qui est à l'apogée de l'Amour oblatif, comme en témoigne la seconde Lecture. Il les prépare à recevoir bientôt l'Esprit Saint qui enseignera toute chose et sanctifiera l'homme à l'écoute de la Sagesse.
Oui, c'est Dieu qui agit, c'est la prière et le jeûne qui purifient et chassent les démons, le doute et la crainte (La prière et le jeûne sont les germes de l'Amour.) L'Eglise doit être une Mère unie à l'Amour Parfait, à Son Christ et à Son Dieu; à son Epoux et à son Espérance. Soyons donc unis au Christ, nous qui sommes membres de l'Eglise, en communiant à son Corps Glorieux dans quelques instants, afin d'être unis à toute l'Eglise, Corps Mystique du Christ, notre éternelle joie. Amen.
p.Y
1 - Béelzéboul signifie littéralement "le dieu des mouches".
2 - Cf. ch. "les 72 disciples" dans "Figures du Nouveau Testament" de l'Abbé Claude Flippo.
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