Valentinien élevé au pouvoir par une élection militaire improvisée, ne s'était trouvé lui-même ni de taille, ni de force à garder en main le gouvernement de tout l'Empire. Adoptant une division que l'étendue des conquêtes de Rome avait fini par rendre habituelle et presque nécessaire, il avait abandonné tout l'Orient à son frère Valens qu'il laissait régner seul à Constantinople. Valens était un esprit étroit, médiocre et bas, qui ne possédait aucune des qualités fortes bien que bornées par lesquelles Valentinien savait faire respecter son pouvoir. Subissant toutes les influences de secte et de cour qui avaient égaré Constance, il avait engagé avec plus de passion encore l'autorité impériale dans la défense de l'hérésie, puis irrité des résistances qu'il rencontrait, il avait fait de l'Église d'Orient le théâtre d'agitations constantes et de sanglantes persécutions. Sa lutte avec Basile de Césarée, qui osait lui tenir personnellement tête, avait fixé un instant tous les regards, et comme intimidé par la popularité du grand évêque il n'était pas sorti de ce conflit à son avantage, il s'obstinait de plus en plus dans cette voie funeste, avec toute l'exaspération de son orgueil blessé : faisant ainsi d'une question religieuse, où il n'avait aucun droit d'intervenir, sa propre et presque son unique affaire, et cette préoccupation, devenue chez lui à peu près exclusive, joua un rôle principal dans une étrange et désastreuse détermination qu'une circonstance tout à fait imprévue l'amena à prendre. Parmi les nations établies sur les frontières de la domination romaine et qui menaçaient constamment sa sécurité, la plus puissante, celle des Goths, était presque la seule avec laquelle l'Empire entretînt des rapports qui, bien que toujours orageux, avaient pris un certain caractère de régularité. C'étaient des voisins incommodes, avec lesquels pourtant on pouvait vivre. Leur forme de gouvernement était monarchique et on traitait avec leur souverain. Ces relations étaient devenues surtout plus fréquentes et plus faciles depuis que des missionnaires dévoués leur avaient porté la foi chrétienne, et que la masse de leurs tribus s'étant convertie, un des leurs, Ulphilas avait reçu la dignité épiscopale. Enfin c'était dans leurs rangs que l'Empire allait souvent chercher des recrues pour remplir les vides devenus trop nombreux dans les légions romaines. Ce fut donc déjà avec une certaine inquiétude qu'on apprit que cette nation semi-policée, dont on ne craignait plus trop les attaques, était elle-même en proie à l'invasion de hordes tout à fait barbares, venues d'un pays lointain, de race inconnue et d'un aspect farouche dont le nom même (les Huns) était très difficile à prononcer et surtout à écrire dans la langue grecque. Puis la surprise accrut l'inquiétude et fit place à l'effroi, lorsque l'évêque Ulphilas se présenta à Constantinople avec une députation suppliante, annonçant que sa nation tout entière, ne pouvant tenir tête à ces féroces agresseurs qui portaient partout avec eux le massacre et le pillage, demandait à trouver un asile sur le territoire impérial, promettant qu'en échange de cette généreuse hospitalité tous les fugitifs s'engageraient à vivre en sujets soumis et fidèles dans les limites des domaines qu'on leur aurait assignés (3). Ou peut aisément imaginer le trouble que causa dans les conseils de Valens une proposition si imprévue. Personne n'était préparé à voir, du soir au lendemain, des concitoyens dans des ennemis d'autrefois devenus à une date si récente, des alliés si peu sûrs. Etrangers qu'ils étaient aux mœurs comme aux lois de l'Empire, quelle foi ajouter à leur promesse de soumission et de fidélité dont eux-mêmes, peut-être, ne comprenaient pas les conditions ? Avec de tels compagnons, l'accord serait-il durable et même la vie commune longtemps possible ? N'était-ce pas, disaient des conseillers sensés, introduire soi-même des loups dans la bergerie ? Mais d'autres, poussant la prudence plus loin et même jusqu'à la timidité, répondaient que, même vaincus et fugitifs, les Goths étaient encore assez forts et assez bien armés pour qu'il fût difficile de disputer le passage du Danube à leurs efforts désespérés et qu'il valait mieux subir leur présence aux conditions qu'ils proposaient que de se la laisser imposer par la force. Entre ces deux partis, Valens hésita quelque temps et, comme c'est le propre des esprits faibles, finit par s'arrêter à un moyen terme. Il consentit à laisser entrer les Goths à deux conditions qu'il crut suffisantes pour être assuré de les tenir en respect. La première fut qu'ils déposeraient leurs armes avant de toucher le sol de l'Empire et la seconde, qui parut lui tenir plus encore au cœur, c'est que ces nouveaux chrétiens adhéreraient à la formule de foi particulièrement chère à l'Empereur et ne viendraient pas grossir le nombre de ceux qui ne consentaient pas à croire comme lui. De ces deux exigences une seulement (ce fut la seconde) fut acceptée sans résistance et avec d'autant moins de peine qu'elle n'était pas de nature à être bien comprise de ceux qui devaient s'y conformer. Les Goths étaient des esprits trop simples pour rien entendre aux matières théologiques. Ils croyaient sur parole tout ce que leur enseignait leur évêque, et celui-ci, bien qu'il eût assisté à plusieurs réunions de conciles, s'était tenu, dans la contrée lointaine où il habitait, à l'écart et peu au courant de toutes les discussions. La formule arienne mitigée, dont son inexpérience de la langue grecque lui dissimulait peut-être l'artifice, ne lui parut pas inacceptable : « Toutes ces querelles, dit-il, sont affaire d'intrigue et d'ambition, je ne vois pas de raison pour ne pas faire ce que l'Empereur demande. »