Il n'entrait pas dans les vues de la Providence d'exaucer les vœux d'Ambroise. Gratien se mit bien en campagne à l'heure annoncée, mais sa marche fut retardée par l'incursion de quelques partis de Francs qu'il fallut repousser en franchissant le Rhin, et avant qu'il fût arrivé au lieu où Valens devait l'attendre, un désastre sans pareil était venu fondre sur l'Empire. Attaqués imprudemment dans les plaines d'Andrinople, les Goths avaient mis en déroute les armées romaines. Une circonstance particulière où l'opinion populaire vit un signe éclatant de la justice divine, vint accroître l'horreur de cette journée néfaste. Sûrs de la victoire par la supériorité de leurs forces, les Goths eurent, à la dernière heure, la pensée de mettre le feu à des broussailles qui couvraient le champ de bataille, de sorte que les légions, déjà enveloppées par la masse des combattants, se virent tout d'un coup cernées par une ceinture de flammes. La panique fut alors générale. Chacun ne pensa plus qu'à sa propre sûreté, cavaliers, fantassins, officiers, généraux, fuyaient ou succombaient pêle-mêle. Valens, atteint d'une flèche, au début de la bataille, avait été transporté dans une cabane où il recevait les premiers soins; on l'abandonna sur la couche où il avait été déposé et qui devint comme son bûcher. Ses restes consumés ne furent point retrouvés. Depuis la journée de Cannes, dit l'historien Ammien Marcellin, la république n'avait jamais subi d'atteinte pareille. Ce fut l'impression commune. Il sembla que le coup était mortel et que les jours de Rome étaient comptés. La route de Byzance était ouverte et jusqu'à ses portes les campagnes étaient ravagées. C'était partout le pillage suivi de la famine et de la peste. L'Italie se crut menacée du même sort, et, attendant l'ennemi d'heure en heure, elle se défendait précipitamment par des remparts de terre ou des abatis d'arbres jetés au hasard dans les gorges du Tyrol. Des fuyards arrivaient par bandes annonçant que le nombre des morts et des prisonniers faits par les Barbares était immense. Ambroise était navré de douleur; à ses yeux, les jours étaient venus de l'abomination de la désolation prédits par l'Écriture : « Qui pourrait mieux que nous, disait-il, attester la vérité de ces paroles divines puisqu'il semble que nous soyons arrivés aux derniers jours du monde. Vit-on jamais confusion pareille ? Les Huns se lèvent contre les Alains, les Alains contre les Goths. C'est l'exil des uns qui a causé la fuite des autres. Le monde incline à son couchant et nous voyons les signes précurseurs de son agonie. » Mais retrouvant bientôt le calme qui convient à l'âme chrétienne, il ajoutait que si c'était le déluge il fallait faire comme Noé et se construire un abri d'où l'on pût regarder en paix les révolutions du monde.