Quand le paganisme était ainsi hardiment provoqué derrière le dernier rempart où l'abritaient tant de souvenirs, l'hérésie ne devait pas non plus s'attendre à être ménagée. Ambroise résolut de l'aller chercher, là où elle semblait le mieux en mesure de se défendre, à Sirmium, où l'impératrice Justine s'était retirée, groupant, comme je l'ai dit, autour du jeune Valentinien, une petite cour sourdement opposée à celle de son frère. Il prit pour s'y rendre l'occasion de la nomination d'un évêque, choisi parmi les catholiques, dans leurs rangs, mais dont Justine avait combattu l'élection par tous les moyens en son pouvoir. Appelé par le nouvel élu, il n'hésita pas à venir le consacrer. Le jour où la cérémonie dut avoir lieu, une foule hostile était ameutée dans l'Église et accueillit Ambroise avec des huées et des menaces. Un groupe de femmes surtout paraissait très animé, et l'une d'elles même porta la main sur lui et le retenant par un pli de son manteau voulut l'empêcher de s'asseoir sur le siège qui lui était réservé. « Ne me touchez pas, dit le saint évêque, en se retournant vers elle, je suis prêtre, tout indigne que je sois de l'être et vous n'avez pas le droit de mettre la main sur un prêtre ; — prenez garde que Dieu vous punisse et qu'il vous en arrive malheur. » Tout le monde se tut et la consécration s'acheva au milieu d'une crainte silencieuse. Peu de jours après, la femme que le regard d'Ambroise avait frappée de terreur se trouvait atteinte d'une maladie mortelle : ce fut la menace divine qui parut s'accomplir. Sous cette forte impulsion, l'hérésie arienne disparut rapidement de toute la partie de l'Eglise où s'étendait l'influence d'Ambroise : quelques évêques qui la professaient encore furent déposés par une réunion de tout l'épiscopat de la haute Italie qu'Ambroise, avec l'autorisation de Gratien, fit convoquer à Aquilée et dont il dirigea les délibérations. Le crédit dont jouissait Ambroise, et dont il faisait un si courageux et si éclatant usage, fut naturellement bientôt assez connu pour que de toutes parts on recourût à sa protection. C'était à qui avait hâte de venir le trouver comme le plus favorable intermédiaire qu'on pût employer pour obtenir les grâces ou les libéralités impériales. Mais il ne fallait lui parler ni d'une nomination, ni d'un avancement à obtenir dans la cour ou dans l'armée. Il s'était fait une règle de s'abstenir de prendre part à tout ce qui portait un caractère de faveur ou d'ambition. A cette seule exception près, il ouvrait l'oreille à toutes les demandes, surtout aux plaintes des faibles et des opprimés, qui l'entretenaient soit d'infortune à soulager, soit d'un droit lésé a défendre. Pour être sûr de n'écarter personne de ceux qui avaient besoin d'un secours ou d'un conseil, il laissait sa porte ouverte à toute heure : on entrait sans prévenir et sans demander à être admis. Ainsi se formait autour de lui une clientèle suppliante ou reconnaissante qui le suivait, l'abordait même dans les lieux publics, à ce point que, plus tard, des courtisans que cette popularité offusquait l'accusaient de ne pouvoir faire un pas sans qu'un rassemblement vînt lui faire cortège. Son patronage s'étendait à tous sans distinction de classe ou de culte. Ainsi un chroniqueur nous raconte qu'ayant appris qu'un malheureux païen était condamné à mort pour quelques paroles prononcées contre l'Empereur, et allait être conduit au supplice, il se rendit sur-le-champ au palais pour demander sa grâce. Gratien était absent, venant de partir pour la chasse, genre de divertissement auquel il s'adonnait volontiers, et dont il avait défendu qu'on vînt le déranger. Forçant la consigne et entrant par une porte de derrière à la suite d'un piqueur qui amenait un relais de chiens, l'évêque se présenta inopinément devant le prince qui, pour la première fois, témoigna son déplaisir de cette apparition imprévue. Quand il connut le but de la démarche : « Mais cet homme m'a offensé, dit-il avec une nuance d'humeur encore plus marquée. — Raison de plus, dit Ambroise, pour l'épargner », et à force d'instances il arracha la faveur qu'il réclamait.