Ce n'étaient pas toujours des gens d'humble condition qui s'adressaient à lui. Ses confrères en épiscopat et ses anciens collègues dans l'administration venaient le chercher aussi pour hâter l'expédition des affaires qu'ils désiraient voir réussir. Qu'il s'agit d'intérêts religieux ou civils, sa compétence étant également reconnue, on plaçait la même confiance dans son intervention. C'est ainsi que dans la correspondance du préfet de Rome, Symmaque (qui avait hérité cette haute charge du père dont il portait le nom), on trouve plus d'une lettre adressée à son ancien compagnon de jeunesse, pour le prier de prendre en mains plusieurs causes dont il souhaitait le succès. Il lui recommande avec chaleur des amis malheureux. « Ne vous étonnez pas, dit-il, si j'insiste, bien que je sache avec quelle fidélité votre amitié s'acquitte des commissions dont vous vous chargez, mais quand on est dans la peine, une seule recommandation ne suffit pas. Ceux qui ont besoin de secours implorent l'appui de ceux que tout le monde respecte. » D'autres, au lieu de lui écrire, croyaient mieux faire de venir le trouver. Il les recevait alors avec une bienveillante hospitalité, dans sa modeste demeure située le long de l'enceinte des murailles de la ville, au lieu même où s'éleva plus tard la basilique qui lui fut consacrée. Il y vivait en communauté avec les principaux prêtres de son diocèse. L'ordinaire était des plus simples et toutes les règles du jeûne le plus sévère étaient strictement observées. Mais quand il s'agissait de recevoir des hôtes de distinction, l'ancien patricien (dit avec raison un historien récent), se retrouvait ce jour-là, et il voulait que le service fût fait avec une noble décence. « Exercez l'hospitalité de bon cœur et sans un air contraint », écrivait-il à un nouvel évêque qui lui demandait conseil. « Surtout, disait-il encore, il ne faut rien de vulgaire, rien qui sente le peuple, rien qui rappelle les mœurs et les manières d'une multitude mal apprise. » Il faut ajouter que ce n'était pas seulement pour provoquer des décisions impériales qu'on recourait à l'évêque, comme à une sorte de ministre d'état officieux : c'était, souvent aussi pour prononcer lui-même, et lui seul, sur des différends dont on lui déférait l'arbitrage. On connaît le texte fameux de saint Paul reprochant aux chrétiens de Corinthe de faire appel aux tribunaux séculiers pour trancher les litiges qui pouvaient s'élever entre eux : « Est-il possible, leur dit l'apôtre, qu'il n'y ait pas parmi vous un homme sage qui puisse être juge entre ses frères ? » Cet homme sage pour la communauté chrétienne parut bientôt tout désigné : ce fut l'évêque. De là l'usage, déjà très répandu, de confier au premier pasteur, en outre de la direction spirituelle qu'il tenait de l'Eglise, une sorte de magistrature paternelle. Les fidèles le chargeaient de prendre connaissance de leurs intérêts purement humains, afin de maintenir la paix dans les familles et de régler le droit au nom de la conscience, souvent plus scrupuleuse que les lois civiles. Mais quand cet évêque s'appelait Ambroise et qu'on trouvait en lui un juriste expert et consommé, de qui aurait-on pu attendre une sentence plus propre à concilier la justice et la charité ? Aussi les appels à l'audience épiscopale (c'était le nom déjà donné à cette juridiction amicale), devenaient à Milan de plus en plus nombreux, et d'après les correspondances que nous avons gardées et où Ambroise examine les questions à lui soumises par les plaideurs, on voit que ses décisions étaient toujours rendues avec une haute et fine impartialité. Il en est même où un intérêt ecclésiastique pourrait sembler engagé et où au risque de causer quelque surprise, il n'hésitait pas à en recommander le sacrifice. Ainsi un évêque de sa province voulait donner tout son bien en usufruit à sa sœur, à charge après elle d'en laisser le fonds à son Église; un autre frère, se jugeant frustré, contesta la validité de la donation. Ambroise fut consulté et songeant avant tout à rétablir l'amitié fraternelle, tout en confirmant la jouissance de la sœur, il attribua la nue propriété au réclamant, et comme on lui disait que c'était l'Église qui perdait tout à cette transaction : « L'Église, dit-il, ne perd jamais quand la charité gagne. » C'était aussi parfois avec une sévérité railleuse qu'il faisait durement la leçon à ceux qui, comparaissant devant lui, ne voulaient rien relâcher de la rigueur de leurs droits. Un débiteur était mort insolvable, et ses créanciers se refusaient à le laisser ensevelir, tant que la dette n'était pas intégralement acquittée. Ambroise, à l'étonnement général, n'hésita pas à leur donner raison : « Puisque ce cadavre vous sert de gage, dit-il, prenez-le donc, emportez-le chez vous, enfermez-le, et cachez-le de peur qu'on ne vous l'enlève. » Devant cette saillie imprévue et la rumeur d'indignation qu'elle causa, les créanciers se désistèrent de leur exigence. Mais Ambroise insista jusqu'au bout, pour que ce fût eux et eux seuls qui rendissent au mort les derniers devoirs, « afin, dit-il, de bien constater qu'on ne les avait pas privés du droit qu'ils réclamaient. »