Il y a une chose dans le coeur de l'homme qui est plus petite qu'une idée et plus grande qu'une idée... Plus petite parce qu'elle n'est pas une idée, et plus grande parce qu'elle est à la racine de la conscience. Cette chose, c'est l'image de Dieu imprimée dans l'âme créée.
Mais la formule employée par le nouveau docteur était si habilement mélangée de vrai et de faux qu'une fâcheuse confusion s'était glissée dans beaucoup d'esprits. Bien que le mal fût plus grand dans la partie de l'Empire où il avait pris naissance, l'Occident pourtant était loin d'y avoir échappé. La ville de Milan elle-même venait d'être, moins de vingt ans auparavant, le théâtre de luttes orageuses soutenues par les défenseurs de la foi de Nicée contre ceux qui, n'osant la braver ouvertement, la dénaturaient par de captieuses interprétations. Le débat avait lieu en présence de l'empereur Constant, le dernier survivant des héritiers de Constantin, à qui des évêques ambitieux, corrompus par l'atmosphère des cours, avaient persuadé que son autorité pouvait s'étendre jusqu'à trancher des questions religieuses. La décision de l'Empereur avait été favorable à l'erreur qu'il trouvait, comme c'est le fait assez général, plus complaisante pour la force et le pouvoir que la vérité. L'évêque de Milan, Denys, pour avoir été de ceux qui résistaient à cette prétention arbitraire, s'était vu banni par décret impérial et dut aller finir ses jours en exil. Son successeur, Auxence, étranger au pays dont il savait même assez mal la langue, et plutôt imposé que choisi, était pris parmi ceux dont la foi avait défailli. Il jouissait de peu d'autorité. Mais sa présence et son action suffisaient pour entretenir entre les fidèles des dissentiments qui auraient certainement éclaté à plusieurs reprises, si l'empereur Valentinien, qui avait toutes les querelles en déplaisance, mais principalement les querelles théologiques (auxquelles bien que chrétien fidèle il tenait à rester étranger), n'eût imposé silence à toutes les controverses. La mort d'Auxence, survenue dans l'année qui suivit la prise de possession d'Ambroise (2), amenait donc dans cette cité troublée une crise qui pouvait être à la fois religieuse et politique. Dans laquelle des deux fractions de la population et de l'Église le successeur d'Auxence serait-il choisi ? L'élection appartenait aux évêques de la province avec le concours du clergé de la ville. Mais deux forces importantes étaient également à ménager : l'opinion des fidèles qui, cette fois, ne subiraient peut-être pas sans murmure un pasteur inconnu ou suspect, et la volonté de l'Empereur qui, méconnue ou bravée, pouvait (les souvenirs de Constance ne l'attestaient que trop) se traduire par des ordres menaçants. Aussi avant de se prononcer, les évêques crurent-ils prudent d'envoyer une députation à Valentinien pour le consulter sur le choix qu'ils avaient à faire. Mais Valentinien, intraitable contre toute atteinte portée à sa propre autorité, mettait une sorte de point d'honneur à n'en pas dépasser les limites en touchant à celle de l'Église. Il refusa absolument de donner un avis. « Ce choix, dit-il, est au-dessus de mes forces. C'est à vous de connaître celui qui est propre à la dignité épiscopale. Désignez-le et je m'inclinerai devant lui pour recevoir les avertissements utiles au salut de mon âme. »