Avant d'être déporté à Bückenwald, le prisonnier est interné à Compiègne :
"j'ai pu me rendre compte que l'on souffrait deux fois plus de l'angoisse des siens que de sa propre misère. Ne me plaignez pas trop. La prison, dans le cas où elle ne dure pas trop longtemps, est un véritable bienfait. Elle permet de rentrer en soi-même, de faire le point et bien que matériellement parlant nous perdons complètement notre temps, au point de vue spirituel, l'internement est un bienfait inestimable. Comme j'ai à vous remercier, bien chers parents, d'avoir élevé une famille nombreuse et chrétienne. Un certain moment, alors que tout porte à l'abattement et au découragement complet, on a l'impression qu'à 600 ou 700 kilomètres de soi, des gens aimés prient et se sacrifient pour nous. Oublieux de notre malheur, nous communions dans une même prière et il est impossible que cette offrande communautaire n'attire sur nous tous des bénédictions fécondes.
Au milieu d'une masse de types insignifiants, il se trouve ici une véritable élite, presque exclusivement catholique qui s'efforce de faire passer son esprit dans la masse. Mais à combien d'obstacles se heurte-t-elle !
Nous avons en plus de cela 4 prêtres qui font un bien fou, spécialement d'un prêtre lorrain, ancien aumônier militaire, qui a tout le monde en main. Un bâtonnier de Nancy, homme remarquable, Monsieur TANJEU nous donne quelques conférences sur l'après-guerre d'après une morale chrétienne. C'est excessivement intéressant et il est curieux de voir combien les gens de l'est ont une prédominance très marqué sur l'ensemble."
"Ce qui est un véritable réconfort, c'est la foi. Je ne comprends pas comment tous les incroyants ne se sont pas encore fracassés la tête sur le mur, car à certains moments, il y a de quoi devenir fou. Pour un catholique au contraire, la vie de prison est presque un rêve. Elle forme le caractère d'un façon admirable, nous fait apprécier le vieux temps et nous prépare à jouir pleinement de l'avenir. Aussi, je ne regrette rien de ce que j'ai fait."
"Donnez-moi vite des nouvelles de tous. Ne dépassez jamais 40 lignes, mais il y a bien des chances que 3 lettres par mois passeraient, la discipline se relachant un peu. Ils ont raison.
Soyez sûrs que je suis uni par la prière et que je souhaite vous revoir au plus vite. Bons baisers de votre fils.
René."
"Avez-vous écrit à l'Oncle Jean pour le remercier de son splendide colis. Il m'a fait un tel plaisir que je m'en souviendrai longtemps, car en plus de la joie d'avoir à manger, on est heureux de constater que malgré les barbelés, on pense à vous et l'on cherche à vous soulager alors que des malheureux vivent ici sans nouvelle de personne et isolés du reste du monde."
"Au point de vue intellectuel, je lis en ce moment deux livres de philosophie assez durs à lire pour moi qui suis novice en la matière, mais qui sont excessivement intéressants : la terre et le travail de Solisson ; la psychologie ouvrière et la conception chrétienne du travail (Lescan).
Au point de vue religieux, il est inutile de dire combien la captivité forme surtout lorsque l'on a à sa disposition des prêtres remarquables."
Avant le départ pour Bückenwald :
"Deux mots en hâte avant la nuit pour vous faire part d'une mauvaise nouvelle. Nous venons d'être prévenu d'un départ pour demain, et je suis du nombre des élus. Où partons-nous ? En France ou en Allemagne ? Personne ne le sait. Quoiqu'il advienne, soyez assurés que votre fils saura faire preuve de sa foi et de son patriotisme. Je ferai tout mon possible pour me montrer digne de Dieu et de notre illustre ancêtre. Je m'en sent le courage et vous remercie de m'avoir élevé dans ce sens. Soyez cependant assurés que le chagrin que vous éprouverez sera bien supérieur à mon épreuve. Ne craignez donc rien. Dites-vous que des centaines de milles de français sont dans mon cas et que bien peu en proportion ont la force inouïe puisée dans l'Hostie. Avec Dieu on se sent la force de tout affronter. Qu'il en soit de même pour vous, bien chers Parents et frères et soeurs.
Sitôt que je pourrais, je vous enverrai de mes nouvelles et surtout ne vous affolez pas si elles sont longues à venir. Depuis six semaines, je vis sans et combien près de vous cependant. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Unissons nos souffrances comme à celles de tous les prisonniers qui sont splendidement vaillants pour que renaisse une France plus belle et plus forte que jamais."
"Bons baisers à tous et particulièrement à D. Nous avons le bonheur d'avoir un prêtre lorrain avec nous.
A quand ?
René."
***
Lettre d'un survivant de Bückenwald, le Dr Cliquet, expliquant le décés de René :
"Chère Madame,
En réponse à votre lettre du 22 février, je veux dès aujourd'hui venir vous raconter tous les détails que je connais sur votre fils René.
Comme nous tous, René était très affaibli par les mauvais soins et le manque de nourriture, lorsqu'une forte dyssenterie s'est déclarée.
De sa maladie, il n'a pas beaucoup souffert, il est mort doucement. J'avais non pas des médicaments énergiques pour arrêter la maladie par elle-même, mais des calmants assez forts pour endormir le mal.
Je ne saurais vous dire à quel point la mort de René m'a édifié. Comme tout bon Chrétien, il a fait le sacrifice de sa vie avec courage.
Il avait comme Ami le jeune Abbé Maurice qui lui a donné sa dernière confession ; ce jeune prêtre est mort quelques mois après.
Je puis vous dire également, Chère Madame, la fierté que vous pouvez avoir en pensant à René. C'était un très bon fils et un vrai français.
Avec toute ma sympathie, je vous prie de croire, chère Madame, à mes hommages respectueux."




